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Alain de Benoist : Bataille des idées ? La gauche a perdu, mais la droite n’a pas gagné !



Manuel Valls déclare que « la gauche a perdu la bataille des idées ». C’est une bonne nouvelle ?

Quelle bataille ? Il est vrai que la gauche n’a plus rien à dire, mais la bataille des idées dont parle Manuel Valls n’a jamais eu lieu. Non parce que cette gauche devenue muette reste largement hégémonique dans les médias, et qu’elle n’apprécie pas qu’on cherche à la contredire, mais parce que la droite n’avait ni le désir, ni la volonté, ni les moyens de participer à une bataille de ce genre. La droite n’avait tout simplement rien à dire – ou peu s’en faut. Le domaine des idées n’obéit pas au principe des vases communicants. Vous avez vous-même cité François Huguenin : « La droite a refusé le combat des idées car elle n’en a plus. » C’est ce que Pierre-André Taguieff remarquait lui aussi récemment : « La gauche a perdu la bataille des idées, mais la droite ne l’a pas gagnée. »

On pourrait, ici, faire un parallèle avec la fin du système soviétique. L’URSS ne s’est pas écroulée sous les coups de boutoir du « monde libre » mais sous l’effet de ses propres contradictions internes. Si la gauche n’a plus rien à dire, si elle a perdu son identité en désertant le combat culturel, ce n’est pas que la droite a réfuté ses idées, c’est que ses idées ont épuisé le cycle de leurs virtualités possibles, et surtout qu’elle a délibérément abandonné le socle idéologique qui faisait sa force, et nourrissait son imaginaire, en se ralliant plus ou moins honteusement au libéralisme économique et au système du marché.


Depuis la Manif pour tous, il y a quand même une indéniable effervescence intellectuelle à droite. Épiphénomène ou lame de fond ?

Il y a, en effet, quelques ébranlements ici ou là, mais on est loin du compte. Où sont les Taine, les Tocqueville et les Renan du XXIe siècle ? La droite n’aime déjà pas beaucoup les intellectuels, ces coupeurs de cheveux en quatre qui ont la faiblesse de croire que les révolutions culturelles ont des conséquences plus durables que les révolutions politiques. Les partis politiques, eux, pensent que les idées divisent et qu’entretenir le flou est la meilleure manière de rassembler. La droite d’aujourd’hui est idéologiquement déstructurée. Dans le passé, elle s’est laissée gagner par les idées de ses adversaires sans les reconnaître pour ce qu’elles étaient. Elle n’a jamais conçu de stratégie culturelle, car elle ne sait même pas ce que cela veut dire. Elle a cru qu’elle deviendrait « respectable » en multipliant les concessions. Elle cède aujourd’hui plus que jamais aux modes idéologiques qui ont historiquement affaibli toutes ses défenses immunitaires, à commencer par l’universalisme philosophique, l’idéologie des droits de l’homme et l’idéologie du progrès.


La recomposition politique à laquelle on assiste actuellement annonce-t-elle aussi une recomposition idéologique ?

Ce serait une excellente nouvelle, à condition qu’on puisse y croire, mais je doute que la scène politique soit propice à une refondation idéologique. Par nature, elle entretient plutôt la confusion. Il paraîtra sans doute excessif à beaucoup de dire que, lorsqu’on a telle ou telle position politique, on doit savoir aussi comment interpréter les plus récents acquis de la physique théorique ou de la biologique moléculaire. Et pourtant, il n’y a pas de conception du monde qui n’englobe pas tous les domaines de connaissance et de pensée. Mais sans aller si loin, on pourrait au moins exiger qu’en matière anthropologique, on ait un minimum de cohérence. Quelle idée se fait-on de l’homme ? Une idée philosophiquement classique ou une idée idéologiquement moderne ? Celle d’un être politique et social par nature ou celle d’un individu porteur de droits qui ne serait sur terre que pour maximiser son meilleur intérêt ? La société s’explique-t-elle par la sociabilité naturelle de notre espèce ou n’est-elle qu’un agrégat d’atomes individuels régi par le contrat juridique et l’échange marchand ?

L’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, qui symbolise la réunification du libéralisme sociétal de gauche et du libéralisme économique de droite, pourrait en principe favoriser une clarification en faisant comprendre une fois pour toutes que le libéralisme est intrinsèquement « progressiste » et non pas conservateur, pour reprendre un mot qui revient à la mode. C’est ce qu’explique très bien Guillaume Bernard : « La combinaison du libéralisme et du conservatisme peut, de prime abord, apparaître séduisante : le libéralisme pour l’économie, le conservatisme pour la société. Mais c’est méconnaître la doctrine libérale, qui s’appuie sur l’individualisme et le subjectivisme. C’est en soi et par soi que chacun détermine son bien. Il n’existe pas de valeur objective, mais uniquement des consensus issus de la rencontre de volontés. Le libéralisme porte en lui la destruction des traditions sociales, alors qu’il n’est nullement nécessaire de s’y adonner pour combattre la spoliation fiscale des familles et des entreprises. » C’est ce qu’il faudrait comprendre si l’on veut gagner la « bataille des idées ». Les Républicains, eux, se veulent les représentants « de la droite et du centre ». Encore un oxymore ! 

Entretien réalisé par Nicolas Gauthier
Pour Boulevard Voltaire

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Note : Cette citation de J-C Cambadélis ne fait pas partie de l'article publié sur Boulevard Voltaire

Knut Hamsun, Nouvelle Ecole 56


 


Il y a un mystère Knut Hamsun. Alors même que la quasi-totalité de son œuvre a été traduite en français, alors même qu’on a tiré de ses ouvrages de très nombreux films ou téléfilms, alors même que, contrairement à d’autres, ses livres ne sont ni vieillis ni démodés (Hubert Nyssen), il reste encore méconnu du public français. Prix Nobel de littérature en 1920, souvent comparé à Dickens, à Ibsen, ou encore à Gorki, Knut Hamsun n’a pourtant pas seulement été le rénovateur de la langue norvégienne et le plus grand écrivain norvégien du XXe siècle – ce qui est déjà beaucoup. Dans sa préface à l’édition américaine de Faim, Isaac Bashevis Singer (qui traduisit Victoria en yiddish) écrit que « toute la littérature moderne de ce siècle prend sa source chez lui ».
Knut Hamsun, il est vrai, était un ennemi du monde moderne : l’une des grandes constantes de son œuvre est la véritable aversion qu’il éprouve pour la bourgeoisie. Aussi est-ce d’abord à la société industrielle, à la modernité capitaliste et urbaine, au règne de l’argent que s’oppose son réalisme lyrique. Mais on aurait tort de voir en lui un romancier « populiste » ou un simple chantre bucolique de la terre « qui ne ment pas ». Certes, la nature est chez lui un recours. Mais c’est une nature sauvage, aussi sauvage que peuvent l’être les bêtes et les hommes. Et son mode narratif, héritier des traditions orales, est un mode où la nature, le paysage, les choses inanimées elles-mêmes, loin de jouer le rôle d’un décor, interagissent avec les comportements, les sentiments et les idées.
« Je suis un réaliste au sens le plus haut du terme, disait Knut Hamsun, c’est-à-dire que je montre les profondeurs de l’âme humaine ». Il voulait en effet dépeindre « la vie inconsciente de l’âme toute entière », et c’est pourquoi sa peinture des sentiments est d’abord celle d’une vie intérieure d’une richesse et d’une complexité prodigieuse. Sans doute est-ce d’ailleurs par là qu’il est le plus étranger au monde contemporain, où tout ce qui meut les êtres semble ne plus venir que de l’extérieur. Lui-même était à mille lieues du narcissisme actuel. Non conformiste, indifférent aux honneurs, il fuyait sa maison le jour de son anniversaire afin d’échapper à la curiosité publique. Son goût le portait vers les petites communautés rurales, telles celles des îles Lofoten chères à son enfance.
Ses personnages ne sont guère mûs par l’indignation sociale ou l’engagement, mais par une tension intérieure, une exigeante complexité qui tient à leur nature d’exception. Ce ne sont pas des hommes du commun, et pourtant ce ne sont pas non plus des héros. Loin d’être d’une seule coulée, dans la mesure même où ils appartiennent (sans parvenir à s’y reconnaître) à une modernité qui a engendré plus d’angoisses qu’elle n’a conféré de libertés, ce sont des êtres déchirés, souvent solitaires, pleins de dissonances et de contradictions. Leur nature est d’abord loyale et fière, mais ils côtoient l’abîme, et les difficultés auxquelles ils se heurtent sont parfois insurmontables.
On peut certes parler de « vision sombre » pour décrire l’œuvre de Hamsun. Mais on aura trop vite fait de l’expliquer par une sorte de pessimisme scandinave, par le Nord des fjords nacrés et des nuits blanches de l’été boréal. Dans les romans de Hamsun, l’amour et la sensualité sont toujours présents. Hamsun aime tout ce qui l’entoure, tout ce qui fait sens, au point qu’il n’est pas exagéré de dire que l’amour est l’âme véritable de son œuvre. Mais cet amour est inséparable d’une vision tragique, car ses personnages se heurtent toujours, non seulement à leurs propres limites, mais au mensonge et à l’inauthenticité. Comme dans Victoria, où les amants sont pervertis par une société où les caresses détruisent les corps, ou comme dans Benoni et Rosa, où l’amour se révèle une force cruelle, sous l’effet de laquelle les cœurs sont rarement accordés. L’amour est en outre inséparable de la haine, tout comme la joie et la volonté de vivre sont indissociables de la claire conscience de la finitude humaine. Chez Hamsun, les sentiments opposés se fondent les uns dans les autres sans jamais se figer, à la façon dont les âges de la vie se succèdent au rythme des saisons. Complémentarité des contraires.
Né en 1859, Knut Hamsun est mort presque centenaire en 1952. Germanophile depuis l’époque de Bismarck, il l’est resté toute sa vie. Cela lui valut de connaître en 1945, âgé de 86 ans, un sort comparable à celui d’Ezra Pound : condamné à payer à l’État une amende qui le réduisit à la misère, il fut interné dans un hôpital psychiatrique pour avoir « collaboré ». Aujourd’hui encore, pas une rue, pas un bâtiment public ne porte son nom en Norvège, où il n’a même jamais fait l’objet d’un timbre commémoratif. Celui que Henry Miller décrivait comme un « aristocrate de l’esprit » n’était pourtant pas un politique, mais un musicien des mots. « Le langage, disait-il, doit couvrir toutes les gammes de la musique », l’écrivain devant toujours rechercher « le mot qui vibre », le terme exact « qui peut blesser mon âme jusqu’au sanglot par sa précision ». C’est pourquoi il n’écrivait pas « facilement », mais au contraire difficilement, dans la douleur. L’écriture était pour lui une manière de rester vivant.