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Europe, Alain de Benoist

Europe (par Alain de Benoist)

Le rapt d'Europe – Martin de Voos
Le rapt d'Europe – Martin de Voos
Europe

Texte d'un colloque d'Alain de Benoist du 26 avril 2014




Mesdames, Messieurs, chers amis,

Il y a encore un quart de siècle, l'Europe apparaissait comme la solution à presque tous les problèmes. Aujourd'hui, elle est perçue comme un problème qui s'ajoute aux autres. Sous l'effet de la désillusion, les reproches pleuvent de partout. À la commission européenne on reproche tout : de multiplier les contraintes, de ce mêler de ce qui ne la regarde pas, de vouloir punir tout le monde, de paralyser nos institutions, d'être organisée de manière incompréhensible, d'être dépourvue de légitimité démocratique, d'anéantir la souveraineté des peuples et des nations, de n'être plus qu'une machine à ne pas gouverner. Dans la plupart des pays, les opinions positives sur l'Union européenne sont en cgute libre depuis au moins dix ans. La proportion de ceux qui, en France, pensent que « l'appartenance à l'Union est une mauvaise chose » a même bondi de 25 % en 2004 à 41 % en 2013. Plus récemment encore, un sondage Ipsos révélait que 70 % des Français souhaitent « limiter les pouvoirs de l'Europe ».

C'est un fait que l'Union européenne traverse aujourd'hui une crise de légitimité sans précédent. C'est un fait aussi que le spectacle qu'elle offre n'a rien pour enthousiasmer. Mais comment en est-on arrivé là ?

La « déconstruction » de l'Europe a commencé au début des année 1990, avec les débats autour de la ratification du traité de Maastricht. C'est dès cette époque que l'avenir de l'Europe est apparu comme éminemment problématique et que nombre d'Européens ont commencé à déchanter. Au moment où la globalisation faisait naître des craintes supplémentaires, les gens ont bien vu que l'Europe ne garantissait pas un meilleur pouvoir d'achat, une meilleure régulation des échanges commerciaux dans le monde, une diminution des délocalisations, une régression de la criminalité, une stabilisation des marchés de l'emploi ou un contrôle plus efficace de l'immigration, bien au contraire. La construction européenne est apparue alors, non comme un remède à la globalisation, mais comme une étape de cette même globalisation.

Dès le départ, la construction de l'Europe s'est en fait déroulée en dépit du bon sens. Quatre erreurs essentielles ont été commises : 1) Être partis de l'économie et du commerce au lieu de partir de la politique et de la culture en s'imaginant que, par un effet de cliquet, la citoyenneté économique déboucherait mécaniquement sur la citoyenneté politique. 2) Avoir voulu créer l'Europe à partir du haut, au lieu de partir du bas. 3) Avoir préférer un élargissement hâtif à des pays mal préparés pour entrer dans l'Europe à un approfondissement des structures politiques existantes. 4) N'avoir jamais voulu statuer clairement sur les frontières de l'Europe et sur les finalités de la construction européenne.

Obsédés par l'économie, les « pères fondateurs » des Communautés européennes ont volontairement laissé la culture de côté. Leur projet d'origine visait à fondre les nations dans des espaces d'action d'un genre nouveau dans une optique fonctionnaliste. Pour Jean Monnet et ses amis, il s'agissait de parvenir à une mutuelle intrication des économies nationales d'un niveau tel que l'union politique deviendrait nécessaire, car elle s'avérerait moins coûteuse que la désunion. N'oublions pas d'ailleurs que le premier nom de « l'Europe » fut celui de « Marché commun ». Cet économisme initial a bien entendu favorisé la dérive libérale des institutions, ainsi que la lecture essentiellement économique des politiques publiques qui sera faite à Bruxelles. Loin de préparer l'avènement d'une Europe politique, l'hypertrophie de l'économie a rapidement entraîné la dépolitisation, la consécration du pouvoir des experts, ainsi que la mise en œuvre de stratégies technocratiques.

En 1992, avec le traité de Maastricht, on est passé de la Communauté européenne à l'Union européenne. Ce glissement sémantique est lui aussi révélateur, car ce qui unit est évidemment moins fort que ce qui est commun. L'Europe d'aujourd'hui, c'est donc d'abord l'Europe de l'économie et de la logique du marché, le point de vue des élites libérales étant qu'elles ne devrait être rien d'autre qu'un vaste supermarché obéissant exclusivement à la logique du capital.

La deuxième erreur, comme je l'ai dit, a consisté à vouloir créer l'Europe à partir du haut, c'est-à-dire à partir des institutions de Bruxelles. Comme le souhaitaient les tenants du « fédéralisme intégral », une saine logique aurait au contraire voulu qu'on parte du bas, du quartier et du voisinage vers la commune, de la commune ou de l'agglomération vers la région, de la région vers la nation, de la nation vers l'Europe. C'est ce qu'aurait permis notamment l'application rigoureuse du principe de subsidiarité. La subsidiarité exige que l'autorité supérieure intervienne dans les seuls cas où l'autorité inférieure est incapable de le faire (c'est le principe de compétence suffisante). Dans l'Europe de Bruxelles, où une bureaucratie centralisatrice tend à tout réglementer par le moyen de ses directives, l'autorité supérieure intervient chaque fois qu'elle s'estime capable de le faire, avec comme résultat que la Commission décide de tout parce qu'elle se juge omnicompétente.

La dénonciation rituelle par les souverainistes de l'Europe de Bruxelles comme une « Europe fédérale » ne doit donc pas faire illusion : par sa tendance à s'attribuer autoritairement toutes les compétences, elle se construit au contraire sur un modèle très largement jacobin. Loin d'être « fédérale », elle est même jacobine à l'extrême, puisqu'elle conjugue autoritarisme punitif, centralisme et opacité.

La troisième erreur a consisté à élargir inconsidérément l'Europe, alors qu'il aurait fallu en priorité approfondir les structures existantes, tout en menant un vaste débat politique dans l'ensemble de l'Europe pour tenter d'établir un consensus sur les finalités. On l'a vu tout particulièrement lors de l'élargissement aux pays d'Europe centrale et orientale. La plupart de ces pays n'ont en fait demandé à adhérer à l'Union européenne que pour bénéficier de la protection de l'OTAN. Ils parlaient d'Europe, mais ils ne rêvaient que de l'Amérique ! Il en est résulté une dilution et une perte d'efficacité qui ont rapidement convaincu tout le monde qu'une Europe à vingt-cinq ou à trente était tout simplement ingérable, opinion qui s'est encore renforcée des inquiétudes culturelles, religieuses et géopolitiques liées aux perspectives d'adhésion à la Turquie.

Compte tenu de la disparité des niveaux économiques, des conditions sociales et des systèmes fiscaux, l'élargissement hâtif de l'Union européenne a en outre déclenché un chantage aux délocalisations au détriment des travailleurs. Il a enfin été l'une des causes majeures de la crise de l'euro, ce qui explique que la mise en circulation d'une monnaie unique, loin de favoriser la convergence des économies nationales en Europe, l'a au contraire aggravée jusqu'à la rendre insupportable.

La souveraineté européenne est désormais introuvable, tandis que les souverainetés nationales ne sont plus que des souvenirs. En d'autres termes, on a déconstruit les nations sans construire l'Europe. Un paradoxe qui s'explique quand on a compris que l'Union européenne n'a pas seulement voulu substituer l'Europe aux nations, mais aussi remplacer la politique par l'économie, le gouvernement des hommes par l'administration des choses. L'Union européenne a fait sienne un libéralisme qui se fonde sur le primat de l'économie et la volonté d'abolir la politique en « dépolitisant » la gestion gouvernementale, c'est-à-dire en créant les conditions dans lesquelles tout recours à une décision proprement politique devient inopportun, sinon impossible.

À cette orientation libérale s'ajoute une crise morale. Obsédée par l'universalisme dont elle a si longtemps été le vecteur, l'Europe a intériorisé un sentiment de culpabilité et de négation de soi qui a fini par façonner sa vision du monde. Elle est ainsi devenu le seul continent qui se veut « ouvert à l'ouverture » sans considération de ce qu'elle peut elle-même apporter aux autres.

Il est de fait que l'Europe, depuis ses origines, s'est employée à conceptualiser l'universel, qu'elle s'est voulue pour le meilleur et pour le pire une « civilisation de l'universel ». Mais « civilisation de l'universel » et « civilisation universel » ne sont pas synonymes. Selon un bel adage souvent cité, l'universel, dans le meilleur sens du terme, c'est « le local moins les murs ». Mais l'idéologie dominante ignore la différence entre « civilisation universelle » et « civilisation de l'universel ». Sur réquisition de ses représentants, l'Europe a été assignée à l'ignorance de soi – et à la « repentance » pour ce dont elle est encore autorisée à se souvenir -, tandis que la religion des droits de l'homme universalisait l'idée de Mêmeté. Un humanisme sans horizon s'est ainsi posé en juge de l'histoire, posant l'indistinction en idéel rédempteur, et faisant à tout moment le procès de l'appartenance qui singularise. Comme l'a dit Alain Finkielkraut, « cela signifiait que, pour ne plus exclure qui que ce soit, l'Europe devait se défaire d'elle-même, se « désoriginer », ne garder de son héritage que l'universalité des droits de l'homme […] Nous ne sommes rien, c'est la condition préalable pour que nous ne soyons fermés à rien ni à personne ». « Vacuité substantielle, tolérance radicale », a pu dire dans le même esprit le sociologue Ulrich Beck – alors que c'est au contraire le sentiment de vide qui rend allergique à tout.

Seuls dans le monde, les dirigeants européens refusent de se penser comme garants d'une histoire, d'une culture, d'un destin collectif. Sous leur influence, l'Europe n'en finit pas de répéter que son propre passé n'a rien à lui dire. Les billets d'euros le démontrent à la perfection : on n'y voit que des structures vides, des architectures abstraites, jamais un paysage, jamais un visage. L'Europe veut échapper à l'histoire en général, et à la sienne en particulier. Elle s'interdit d'affirmer ce qu'elle est, et ne veut même pas se poser la question de son identité par crainte de « discriminer » envers l'une ou l'autre de ses composantes. Lorsqu'elle proclame son attachement à des « valeurs » plutôt que sur des « intérêts », les objectifs ou la volonté de souveraineté politique est révélateur d'une impuissance collective. L'Europe ne sait absolument pas ce qu'elle veut faire. Elle ne se pose d'ailleurs même pas la question, car elle devrait alors reconnaître qu'elle ne veut rien. Et pourquoi ne veut-elle rien ? Parce qu'elle ne sait plus et ne veut plus savoir ce qu'elle est.

Les conséquences sont redoutables. Dans le domaine de l'immigration, l'Union européenne s'est dotée d'une politique d'harmonisation très généreuse pour les migrants qu'aucun État ne peut plus désormais modifier. Dans le domaine commercial et industriel, c'est le même refus de toute « sanctuarisation » qui a prévalu. La suppression de toute entrave au libre-échange s'est traduite par l'arrivée massive en Europe de biens et de services fabriqués à bas prix dans des pays émergents pratiquant le dumping sous toutes ses formes (social, fiscal, environnemental, etc.), tandis que le système productif européen se délocalisait de plus en plus vers des pays situés en dehors de l'Europe, aggravant ainsi la désindustrialisation, le chômage et les déficits commerciaux.

La politique étrangère est le revers de la souveraineté nationale. L'Union européenne ne constituant pas un corps politique, il ne peut évidemment pas y avoir de politique étrangère commune, mais tout au plus un agrégat conjoncturel de diplomatie nationales assorti d'une politique « extérieure » dérivée des compétences « communautaires ». Que ce soit à propos de l'intervention américaine en Irak, de la guerre en Libye, au Mali ou en Syrie, que ce soit à propos de la Russie ou du Proche-Orient, de la Palestine, du Kosovo ou plus récemment de la Crimée, les Européens ont toujours été incapables d'adopter une position commune, la majorité d'entre eux se contentant de s'aligner sur les positions américaines. Ne se percevant pas d'intérêts communs, ils ne sauraient avoir non plus de volonté commune ou de stratégie commune.

Pourtant, malgré les déceptions qu'a engendrées jusqu'ici la construction européenne, une Europe politiquement unie n'en reste pas moins plus nécessaire que jamais. Pourquoi ? D'abord pour permettre à des peuples européens trop longtemps déchirés par des guerres et des conflits ou rivalités de toutes sortes de reprendre conscience de leur commune appartenance à une même aire du culture et de civilisation et de s'assurer d'un destin commun sans plus jamais avoir à s'opposer entre eux. Mais aussi pour des raisons tenant au moment historique que nous vivons.

À l'époque du système de Yalta, lorsque le monde était dominé par le duopole américano-soviétique, l'émergence d'une tierce personne européenne était déjà une nécessité. Cette nécessité est plus grande encore depuis l'effondrement du système soviétique : dans un monde désormais éclaté, seule une Europe unie peut permettre aux peuples qui la composent de jouer dans le monde un rôle à leur mesure. Pour en finir avec la domination de l'hyperpuissance américaine, il faut restituer au monde une dimension multipolaire. C'est une autre raison de faire l'Europe.

La globalisation, en même temps qu'elle engendre sans extérieur, où l'espace et le temps sont virtuellement abolis, consacre l'impuissance grandissante des États-nations. À l'époque de la modernité tardive – ou de la postmodernité naissante -, l'État-nation, entré en crise dès les années 1930, devient chaque jour plus obsolète, tandis que les phénomènes transnationaux ne cessent de s'accroître. Ce n'est pas que l'État ait perdu tous ses pouvoirs, mais il ne peut plus faire face à des emprises qui se déploient aujourd'hui à l'échelle planétaire, à commence par celle du système financier. Dans un univers dominé par l'incertitude et les risques globaux, aucun pays ne peut espérer venir seul à bout des problèmes qui le concernent. Pour le dire autrement, les États nationaux ne sont plus les entités primaires qui permettent de résoudre les problèmes nationaux. Trop grands pour répondre à l'attente quotidienne des citoyens, ils sont en même temps trop petits pour faire face aux défis et aux contraintes planétaires. Le moment historique que nous vivons est celui de l'action local et des blocs continentaux.

Dans pareil contexte, les « souverainistes » apparaissent comme des hommes qui développent souvent de bonnes critiques, mais n'apportent pas de bonnes solutions. Lorsqu'ils dénoncent (non sans raison) le caractère bureaucratique et technocratique des décisions prises à bruxelles, il est facile par exemple de leur répondre que les bureaucraties et les technocraties des actuels États-nations ne valent pas mieux. Lorsqu'ils critiquent l'atlantisme de l'Union européenne, il est tout aussi facile de leur faire observer que els gouvernements nationaux s'orientent exactement dans la même direction. Nous assistons aujourd'hui à un vaste mouvement d'homogénéisation planétaire, qui touche aussi bien la culture que l'économie et la vie sociale. L'existence des États-nations ne l'entrave en aucune façon. Les vecteurs de cette homogénéisation nationale se jouent des frontières, et ce serait une grave erreur de croire que l'on pourra y faire face en s'arc-boutant sur elles. La plupart des reproches que l'on adresse à l'Europe seraient donc tout aussi justifiés à l'échelle nationale.

D'autres critiques sont contradictoires. Ainsi, ce sont souvent les mêmes qui déplorent l'impuissance politique de l'Europe (sur des sujets tels que la guerre du Golfe, le conflit dans l'ex-Yougoslavie, etc.) et qui se refusent absolument aux délégations de pouvoir nécessaires à l'instauration d'un véritable gouvernement politique européen, seul capable de prendre en matière de politique étrangère les décisions qui s'imposent.

L'argument de la « souveraineté » des nations ne vaut pas mieux. Quand on dit que l'Union européenne implique des abandons de souveraineté nationale, on oublie qu'il y a déjà longtemps que les États-nations ont perdu leur capacité de décision politique dans tous les domaines qui comptent le plus. À l'heure de la globalisation, ils ne sont plus détenteurs que d'une souveraineté nominale. L'impuissance des gouvernements nationaux face aux mouvements des capitaux, au pouvoir des marchés financiers, à la mobilité sans précédent du capital, est aujourd'hui évidente. Il faut en prendre acte pour rechercher les moyens d'instaurer une nouvelle souveraineté au niveau où elle peut concrètement s'exercer, c'est-à-dire précisément au niveau européen. C'est encore un motif supplémentaire de faire l'Europe.

L'une des raisons profondes de la crise de la construction européenne est que personne n'est apparemment capable de répondre à la question : qu'est-ce que l'Europe ? Les réponses ne manquent pourtant pas, mais la plupart sont convenues et aucune ne fait l'unanimité. Or, la réponse à la question : qu'est-ce que l'Europe ? Conditionne la réponse à cette autre question : que doit-elle être ?

Chacun sait bien en fait qu'il n'y a aucune commune mesure entre une Europe cherchant à s'instituer en puissance politique autonome et souveraine, avec des frontières clairement définies et des institutions politiques communes, et une Europe qui ne serait qu'un vaste marché, un espace de libre-échange ouvert sur le « grand large », destiné à se diluer dans un espace sans limites, largement dépolitisé ou neutralisé et ne fonctionnant qu'avec des mécanismes de décision technocratiques et intergouvernementaux. L'élargissement hâtif de l'Europe et l'incertitude existentielle qui pèse aujourd'hui sur la construction européenne ont jusqu'ici favorisé le second modèle, d'inspiration « anglo-saxonne » ou « atlantique ». Or, choisir entre ces deux modèles, c'est aussi choisir entre la politique et l'économie, la puissance de la Terre et la puissance de la Mer. Malheureusement, ceux qui s'occupent de la construction européenne n'ont en général pas la moindre idée en matière de géopolitique. L'antagonisme des logiques terrestres et maritime leur échappe complètement.

Le général de Gaulle avait en 1964 parfaitement défini le problème lorsqu'il avait déclaré : « Pour nous, Français, il s'agit que l'Europe se fasse pour être européenne. Une Europe européenne signifie qu'elle existe par elle-même et pour elle-même, autrement dit qu'au milieu du monde elle ait sa propre politique. Or, justement, c'est cela que rejette, consciemment ou inconsciemment, certains qui prétendent cependant vouloir qu'elle se réalise. Au fond, le fait que l'Europe, n'ayant pas de politique, resterait soumise à celle qui lui viendrait de l'autre bord de l'Atlantique leur paraît, aujourd'hui encore, normal et satisfaisant ».

L'Europe est un projet de civilisation ou elle n'est rien. À ce titre, elle implique une certaine idée de l'homme. Cette idée est à mes yeux celle d'une personne autonome et enracinée, rejetant d'un même mouvement l'individualisme et le collectivisme, l'ethnocentrisme et le libéralisme. L'Europe que j'appelle de mes veux est donc celle du fédéralisme intégral, seul à même de réaliser de manière dialectique le nécessaire équilibre entre l'autonomie et l'union, l'unité et la diversité. C'est sur de telles bases que l'Europe devrait avoir pour ambition d'être à la fois une puissance souveraine capable de défendre ses intérêts spécifiques, un pôle de régulation de la globalisation dans un monde multipolaire, et un projet original de culture et de civilisation.

Pour l'heure, nous le voyons bien, la situation est bloquée. Nous voulions l'Europe de la culture, nous avons eu celle des technocrates. Nous subissons les inconvénients de la mise en œuvre d'une monnaie unique sans en recueillir les avantages. Nous voyons les souverainetés nationales disparaître sans que s'affirme la souveraineté européenne dont nous avons besoin. Nous voyons l'Europe se poser en auxiliaire, et non pas en adversaire de la mondialisation. Nous la voyons légitimer les politiques d'austérité, la politique de la dette et la dépendance vis-à-vis des marchés financiers. Nous la voyons s'affirmer solidaire de l'Amérique dans sa nouvelle guerre froide avec la Russie, et prête à signer avec les américains un accord commercial transatlantique qui nous réduirait à merci. Nous la voyons devenir amnésique, oublieuse d'elle-même, et donc incapable de tirer de son passé des raisons de se projeter vers l'avenir. Nous la voyons se refuser à transmettre ce dont elle a hérité, nous la voyons incapable de formuler un grand projet collectif. Nous la voyons sortir de l'histoire, au risque de devenir l'objet de l'histoire des autres.

Comment sortir de ce blocage ? C'est le secret de l'avenir. On voit bien, ici et là, s'esquisser des alternatives. Elles méritent toutes d'être étudiées, en sachant toutefois que le temps nous est compté. J'ai souvent cité ce mot de Nietzsche, qui disait : « L'Europe ne se fera qu'au bord du tombeau ». Nietzsche, on le sait, en appelait aussi aux « bons Européens ». Eh bien, soyons de « bons Européens » : lançons à notre tour un appel afin qu'apparaisse enfin l'État européen, l'imperium européen, l'Europe autonome et souveraine que nous voulons forger et qui nous évitera le tombeau.

Vive l'Europe, mes amis ! Je vous remercie.


Alain de Benoist

Alain de Benoist "je suis plus bibliomane que bibliophile"


Alain de Benoist est un auteur controversé. Souvent mis de côté de la scène médiatique parisienne, le fondateur de la revue Éléments a le mérite d’avoir une vision tranchée quant à notre société moderne. Auteur de plus de 90 ouvrages, propriétaire de l’une des plus grandes bibliothèques d’Europe, le penseur de la « Nouvelle droite » évoque ici de nombreuses questions qui ont rythmé son itinéraire intellectuel.




Le Rideau : Alain de Benoist, on vous présente souvent comme celui qui a la plus grande bibliothèque privée d’Europe…
Alain de Benoist : Je ne sais pas si c’est vrai. Je ne pense pas, il y en a certainement d’autres. En plus, il y a différents types de bibliothèques : des bibliothèques de bibliophiles, c’est-à-dire des gens qui achètent des livres rares, très chers, des beaux livres, des éditions illustrées, etc. Ce n’est pas mon orientation. J’aime bien les beaux livres mais j’achète d’abord les livres en fonction de leurs contenus ; je suis plus bibliomane que bibliophile. D’autre part, j’ai une bibliothèque relativement spécialisée, dans la mesure où j’ai assez peu de littérature. Plus des trois quarts de ma bibliothèque est consacré à ce que les Anglais appellent « non-fiction » : tout ce qui n’est pas œuvre de fiction. Parmi les grandes allées figurent la philosophie, l’histoire des religions, l’archéologie, l’antiquité, l’histoire contemporaine, les sciences sociales, les sciences de la vie, etc. Ce sont les domaines sur lesquels je travaille et qui m’intéressent le plus.
Par ailleurs, mon côté collectionneur se manifeste sur un certain nombre d’auteurs que j’aime particulièrement. Il doit y en avoir une centaine, je pense. Là, je dois dire que j’ai un peu tendance à acheter tout ce qu’ils ont publié, tout ce qu’on a publié sur eux. Par exemple, j’ai une bibliothèque célinienne assez énorme, tout comme celle consacrée à Bernanos, à Péguy, etc. Ça va assez loin : si je vais en République tchèque, je vais acheter des livres de Céline, de Bernanos et de Péguy que je vais trouver en langue tchèque, que je suis évidemment incapable de lire, mais je veux les avoir. J’ai des éditions de Carl Schmitt en chinois, en turc, en japonais d’un certain nombre d’auteurs…
J’ai arrêté d’acheter sur catalogue – évidemment ça prenait un temps fou, car, quand vous recevez un catalogue il faut le lire tout de suite, téléphoner pour retenir les livres…c’est toute une industrie -, ç’a coïncidé avec l’apparition d’Internet. Il y a tellement de possibilités d’achat, pas seulement de livres neufs bien entendu, mais aussi de livres d’occasion sur des sites qui regroupent eux-mêmes des dizaines ou des centaines de libraires, lesquels proposent des centaines de millions de livres ! C’est vertigineux ! J’achète donc moins de livres anciens, plutôt des livres nouveaux. Je reçois pas mal de livres en service de presse et je continue surtout mon travail de repérage, en lisant pour chacun des pays dont je maîtrise à peu près la langue – en France, c’est Livres-Hebdo – des publications professionnelles qui recensent toutes les semaines la totalité des livres sortis. À priori, il n’y a pas grand-chose qui m’échappe. Un journal comme Livres-Hebdo recense toutes les semaines 2 à 3000 livres. C’est classé par rubriques, donc c’est plus facile à consulter. Tous ces facteurs ont influé sur l’importance de ma bibliothèque. Elle est pour l’instant dispersée dans deux maisons, une maison que j’ai près de Versailles et une maison en Normandie. Le grand problème est évidemment toujours de trouver de la place, de classer. Ces dernières années j’ai beaucoup classé : ç’avait commencé à s’empiler d’une manière qui n’était plus tellement accessible. Maintenant c’est bien classé, mais les murs ne sont pas extensibles : j’essaie de me restreindre. C’est à la fois de la collectionnite, de la manie, incontestablement – il est très clair que j’ai des milliers de livres que je n’ai jamais lus et que je ne lirais jamais – mais c’est quand même une bibliothèque de travail. Si je travaille sur un sujet, je vais trouver tout un rayon de livres qu’à ce moment-là je vais lire crayon à la main, de manière très attentive.


Quand est-ce qu’a commencé cette « collectionnite aigüe » ?

Très tôt, dès que j’ai eu les moyens d’acheter des livres. J’ai commencé par les livres de poche puisqu’à ce moment-là, c’était les débuts de la collection du Livre de Poche. Évidemment, je m’étais mis en tête d’acheter tous les livres de la collection ! C’est mon côté collectionneur. J’ai énormément lu et après je n’ai cessé d’acheter des livres. J’en ai acheté énormément pendant une dizaine d’années sur des catalogues de livres d’occasion français et étrangers. Ce qui fait que ma bibliothèque a à peu près autant de livres en langues étrangères qu’en langue française.


Est-ce que vous avez pensé à votre succession ?

Oui, j’y ai pensé. Et je dois avouer que je n’ai pas trouvé de bonne solution. J’ai deux enfants que ça n’intéresse pas fondamentalement. J’ai une grosse bibliothèque germanophone que j’envisage de léguer à une fondation en Allemagne. Pour le reste, je ne sais pas. L’hypothèse la plus probable, c’est que tout cela sera vendu et dispersé. On peut aussi faire des ventes groupées dans des hôtels de vente, mais il faut établir un catalogue ce qui est un travail énorme. Je n’ai pas fait de catalogue parce que, lorsque j’ai commencé à avoir des masses considérables de livres, il n’y avait pas encore les ordinateurs, tout simplement. Mais là, pour rattraper quarante ans d’achats en différentes langues, il faudrait salarier quelqu’un pendant plusieurs années. Disons que le catalogue est dans ma tête et que je sais à peu près où est chaque livre.


Comment jugez-vous le marché du livre actuellement ?
Il est clair qu’aujourd’hui il y a une crise de l’édition. Beaucoup de gens en parlent. Il y a aussi une crise de la lecture qui est évidente et qui a pour cause fondamentale toutes les nouvelles technologies fondées sur l’image. En dehors même du flot d’images qui nous est dispensé par ces technologies, il y a le fait qu’on peut accéder par internet à tout un tas de fichiers numériques, de livres rares parfois. Mais je dois dire que là je suis totalement fermé. Je pense que c’est en partie un problème de génération. Je suis vraiment un enfant de la galaxie Gutenberg ! Un texte est indissociable, pour moi, d’un livre qu’on prend dans la main, qui, à la limite, peut avoir une odeur. Le plaisir d’avoir un livre dans la main, de pouvoir écrire dessus, dans les marges, est quelque chose qui est indissociable de la lecture. Lire à l’écran ou imprimer sur des feuilles volantes, ce que je fais bien entendu, comme tout le monde, n’est pas du tout ce que j’attends de la lecture. J’ai peut-être un côté un peu « dinosaure » à ce sujet : peut-être que dans cinquante ans le livre n’existera plus du tout.


C’est possible, selon vous ?
J’ai du mal à le croire. J’ai tendance à penser qu’il y aura toujours des petits cénacles. Subsiste aussi le problème des livres très spécialisés. Des tas de livres sont édités dans un cadre universitaire et ne touchent que quelques dizaines de lecteurs. Ce n’est donc pas rentable numériquement d’exploiter tout cela. Mais on ne sait jamais. Rappelez-vous le film de Truffaut, Farenheit 451, dans lequel on brûle les livres… C’est une perspective que je trouve tout à fait désespérante, mais c’est quelque chose que je ne verrai pas, et, par conséquent, je suis content d’avoir ma bibliothèque.


« Peut-on encore être marqué à vie et même orienter sa vie à la suite d’une lecture faite sur écran ? »

N’est-il pas préférable, conformément à la phrase de Diderot, de ne compter que « sur peu de lecteurs » tout en aspirant « qu’à quelques suffrages », plutôt que d’être mal lu par tout le monde ?
La question de savoir par qui on est lu est une très vieille question. Quand vous vendez un livre à 1000, 3000, 10 000 exemplaires, parmi ceux-ci, combien y a-t-il de vrais lecteurs ? De gens qui vont descendre dans le texte et en retirer la substantifique moelle ? Cela vaut pour n’importe qui. La différence reste que dans un passé si lointain, certaines lectures changeaient la vie des gens ; quand on parle avec un certain nombre de personnalités, elles peuvent nous citer les livres qui les ont marquées. Évidemment, on est marqué différemment selon l’âge, qu’on lise à 17-18 ans ou à 35-40 ans. Mais est-ce qu’on peut être encore marqué à vie et même orienter sa vie en fonction d’une lecture faite sur écran ? C’est une question que je me pose. 


Trouvez-vous encore des auteurs contemporains « valables » ?

Il y en a toujours, heureusement. Je dirais simplement qu’on ne voit plus l’équivalent des grands noms de l’époque de Sartre, Barthes, Derrida, Bourdieu…Les grands intellectuels ont un peu disparu. Ça ne veut pas dire que les gens n’ont plus de talent, mais plutôt que c’est la fonction même qui a subi une mutation : on est sorti de l’époque où le grand intellectuel, qui avait sa base à l’Université, jouait le rôle de porte-parole des sans-voix ou de grande autorité morale. L’intellectuel a été destitué de son autorité morale, à la fois parce que le monde universitaire et scolaire est entré dans une très profonde crise – peut-être faudrait-il dire de « décadence » –, mais aussi parce que le canal par lequel l’intellectuel peut s’exprimer aujourd’hui, c’est le journal, la télévision. Il rentre par la même dans la société du spectacle. Le fait d’être invité à participer à une émission de télévision ne vous donne pas d’autorité morale particulière : c’est juste une visibilité spectaculaire. Par conséquent, on est sorti de l’ère des intellectuels. Mais il y a toujours des auteurs importants. J’ai été assez proche de Jean Baudrillard qui est quelqu’un dont l’œuvre est, je pense, admirable. J’aime beaucoup l’école d’Alain Caillé et Serge Latouche. Je trouve que Jean-Claude Michéa fait aujourd’hui des livres importants qui renouvellent certaines problématiques. J’ai beaucoup d’admiration pour un politologue et sociologue comme Louis Dumont, par exemple.


Parmi vos nombreuses publications, lesquelles préférez-vous ?

C’est assez compliqué de répondre, car je n’ai jamais fait de livre qui soit une sorte de somme, comme l’ont fait certains auteurs qui ont écrit « le » livre de leur vie. Je n’ai pas du tout un esprit de système ; j’ai donc abordé des sujets très différents. Par goût du paradoxe, je dirais peut-être le livre publié avec Thomas Molnar sur la notion de sacré (L’éclipse du sacré, éditions La Table Ronde, NDLR), certainement l’un de ceux que j’ai le moins vendu, d’ailleurs. Dans des écrits plus proprement théoriques, j’ai publié un gros livre à l’Âge d’Homme qui s’appelle Critiques – Théoriques et qui, en l’état actuel, est ce qui donne la vue la plus générale de mes positions dans différents domaines. Et puis mon autobiographie, Mémoire vive, publiée chez Bernard de Fallois il y a deux ans : j’y tiens beaucoup, car elle n’est pas seulement le récit de ma vie – qui, après tout, ne passionne pas nécessairement les foules –, mais surtout le récit d’un itinéraire intellectuel, itinéraire qui n’est pas toujours perceptible quand on me lit. 
« Je crois très profondément, et c’est aussi le fond de ma démarche, à la nécessité d’un certain encyclopédisme » 


Au vu de ce que vous venez de dire, peut-on en déduire que vous pensez que la société actuelle est trop spécialisée ?
Effectivement, il y a dans les domaines du savoir, de la connaissance, dans les disciplines académiques, une très grande spécialisation. Mais cette spécialisation vient de deux choses ; d’abord du fait que le nombre d’informations à traiter est tellement énorme aujourd’hui qu’il est extraordinairement difficile et très ambitieux de vouloir faire une sorte de synthèse globale ; d’autre part, l’évolution du système universitaire et scientifique, qui fait obligation aux auteurs de publier beaucoup (« publish or perish »), fait qu’il est plus facile, dans une certaine mesure, de devenir spécialiste d’un petit territoire plus ou moins inexploré. Ainsi, vous devenez spécialiste du commerce des gains entre 1644 et 1722. Formidable…
C’est un contraste énorme par rapport au XIXe siècle qui a été l’époque des grandes synthèses, quand on pense aux Histoires universelles, aux Histoires de France en 40 volumes écrites par des auteurs qui ne doutaient de rien et n’avaient à leur disposition ni machine à écrire ni ordinateur. Je trouve ça stupéfiant et admirable. Quand on prend un livre comme Le déclin de l’Occident, de Spengler, par exemple, qui est une considération sur l’histoire universelle nourrie par une culture absolument phénoménale, quoi qu’on pense de ses orientations : c’est un projet que plus personne – aujourd’hui – n’entreprendrait, tout simplement.
En soi ce ne serait pas dramatique si la spécialisation se bornait à une répartition des tâches, de division du travail : le problème c’est que les gens qui deviennent spécialistes d’un petit secteur ont souvent une absence totale de culture sur le reste. Dans mes mémoires, je cite l’exemple d’un helléniste que j’ai très bien connu, François Chamoux, avec lequel j’avais effectué un voyage en Grèce. Je lui avais posé une question qui ne devait pas être bien compliquée, mais il m’avait répondu : « Ah, la question que vous me posez se rapporte au VIe siècle avant notre ère et je suis spécialiste du Ve siècle ; je ne peux donc pas vous répondre ». Ça m’avait frappé parce que j’avais cru qu’il se moquait de moi. Or, il était sincère.
Je crois très profondément, et c’est aussi le fond de ma démarche, à la nécessité d’un certain encyclopédisme. Je veux dire par là qu’il y a des choses, des idées et des vérités qui naissent de la rencontre des points de vue. J’ai fréquemment déploré le fait que les spécialistes des sciences de la vie, par exemple, et ceux des sciences sociales s’ignorent et se méprisent en général très cordialement. Alors que je crois qu’au contraire, c’est la confrontation des données que l’on peut recueillir dans ces deux domaines qui s’éclairent mutuellement et qui peuvent donner une idée plus juste et fructueuse. Je crois que c’est Jules Monnerot qui parlait de la nécessité des « coordinateurs-synthéticiens », les gens qui veillent au carrefour. Le grand problème de la spécialisation est qu’elle fait disparaître ces synthéticiens. 


Quelles études avez-vous suivi ?
J’ai fait une filière qu’on appelait « A », totalement littéraire. J’ai appris autant que possible le grec et le latin avant d’aller ensuite au lycée Montaigne, puis au lycée Louis-Le-Grand où j’ai fait la classe de philo. J’ai ensuite été un an à l’Institut d’études politiques, mais je n’ai pas continué. Puis, j’ai effectué mes études à la Sorbonne, essentiellement en sociologie, morale, philosophie générale et histoire des religions.
Entretien effectué par Dimitri Laurent
Source : http://www.lerideau.fr/alain-de-benoist/7872
[Le site en question n'existe plus]
Les photos en illustration sont extraites des Conversations de Paul-Marie Couteux - TV Libertés


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 Alain de Benoist, invité de Tête-à-tête - Frédéric Taddeï, France Culture

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Crédits : Radio France

Il a la plus grande bibliothèque privée de France qui compte plus de cent cinquante mille ouvrages.
Il a écrit quatre-vingt dix livres et des milliers d’articles, mais il est surtout connu pour avoir été le penseur et le théoricien de la « nouvelle droite » à la fin des années 70.
Aujourd’hui à 68 ans, il publie Mémoire vive aux éditions de Fallois.
Intervenant : Alain de Benoist, philosophe