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Europe, Alain de Benoist

Europe (par Alain de Benoist)

Le rapt d'Europe – Martin de Voos
Le rapt d'Europe – Martin de Voos
Europe

Texte d'un colloque d'Alain de Benoist du 26 avril 2014




Mesdames, Messieurs, chers amis,

Il y a encore un quart de siècle, l'Europe apparaissait comme la solution à presque tous les problèmes. Aujourd'hui, elle est perçue comme un problème qui s'ajoute aux autres. Sous l'effet de la désillusion, les reproches pleuvent de partout. À la commission européenne on reproche tout : de multiplier les contraintes, de ce mêler de ce qui ne la regarde pas, de vouloir punir tout le monde, de paralyser nos institutions, d'être organisée de manière incompréhensible, d'être dépourvue de légitimité démocratique, d'anéantir la souveraineté des peuples et des nations, de n'être plus qu'une machine à ne pas gouverner. Dans la plupart des pays, les opinions positives sur l'Union européenne sont en cgute libre depuis au moins dix ans. La proportion de ceux qui, en France, pensent que « l'appartenance à l'Union est une mauvaise chose » a même bondi de 25 % en 2004 à 41 % en 2013. Plus récemment encore, un sondage Ipsos révélait que 70 % des Français souhaitent « limiter les pouvoirs de l'Europe ».

C'est un fait que l'Union européenne traverse aujourd'hui une crise de légitimité sans précédent. C'est un fait aussi que le spectacle qu'elle offre n'a rien pour enthousiasmer. Mais comment en est-on arrivé là ?

La « déconstruction » de l'Europe a commencé au début des année 1990, avec les débats autour de la ratification du traité de Maastricht. C'est dès cette époque que l'avenir de l'Europe est apparu comme éminemment problématique et que nombre d'Européens ont commencé à déchanter. Au moment où la globalisation faisait naître des craintes supplémentaires, les gens ont bien vu que l'Europe ne garantissait pas un meilleur pouvoir d'achat, une meilleure régulation des échanges commerciaux dans le monde, une diminution des délocalisations, une régression de la criminalité, une stabilisation des marchés de l'emploi ou un contrôle plus efficace de l'immigration, bien au contraire. La construction européenne est apparue alors, non comme un remède à la globalisation, mais comme une étape de cette même globalisation.

Dès le départ, la construction de l'Europe s'est en fait déroulée en dépit du bon sens. Quatre erreurs essentielles ont été commises : 1) Être partis de l'économie et du commerce au lieu de partir de la politique et de la culture en s'imaginant que, par un effet de cliquet, la citoyenneté économique déboucherait mécaniquement sur la citoyenneté politique. 2) Avoir voulu créer l'Europe à partir du haut, au lieu de partir du bas. 3) Avoir préférer un élargissement hâtif à des pays mal préparés pour entrer dans l'Europe à un approfondissement des structures politiques existantes. 4) N'avoir jamais voulu statuer clairement sur les frontières de l'Europe et sur les finalités de la construction européenne.

Obsédés par l'économie, les « pères fondateurs » des Communautés européennes ont volontairement laissé la culture de côté. Leur projet d'origine visait à fondre les nations dans des espaces d'action d'un genre nouveau dans une optique fonctionnaliste. Pour Jean Monnet et ses amis, il s'agissait de parvenir à une mutuelle intrication des économies nationales d'un niveau tel que l'union politique deviendrait nécessaire, car elle s'avérerait moins coûteuse que la désunion. N'oublions pas d'ailleurs que le premier nom de « l'Europe » fut celui de « Marché commun ». Cet économisme initial a bien entendu favorisé la dérive libérale des institutions, ainsi que la lecture essentiellement économique des politiques publiques qui sera faite à Bruxelles. Loin de préparer l'avènement d'une Europe politique, l'hypertrophie de l'économie a rapidement entraîné la dépolitisation, la consécration du pouvoir des experts, ainsi que la mise en œuvre de stratégies technocratiques.

En 1992, avec le traité de Maastricht, on est passé de la Communauté européenne à l'Union européenne. Ce glissement sémantique est lui aussi révélateur, car ce qui unit est évidemment moins fort que ce qui est commun. L'Europe d'aujourd'hui, c'est donc d'abord l'Europe de l'économie et de la logique du marché, le point de vue des élites libérales étant qu'elles ne devrait être rien d'autre qu'un vaste supermarché obéissant exclusivement à la logique du capital.

La deuxième erreur, comme je l'ai dit, a consisté à vouloir créer l'Europe à partir du haut, c'est-à-dire à partir des institutions de Bruxelles. Comme le souhaitaient les tenants du « fédéralisme intégral », une saine logique aurait au contraire voulu qu'on parte du bas, du quartier et du voisinage vers la commune, de la commune ou de l'agglomération vers la région, de la région vers la nation, de la nation vers l'Europe. C'est ce qu'aurait permis notamment l'application rigoureuse du principe de subsidiarité. La subsidiarité exige que l'autorité supérieure intervienne dans les seuls cas où l'autorité inférieure est incapable de le faire (c'est le principe de compétence suffisante). Dans l'Europe de Bruxelles, où une bureaucratie centralisatrice tend à tout réglementer par le moyen de ses directives, l'autorité supérieure intervient chaque fois qu'elle s'estime capable de le faire, avec comme résultat que la Commission décide de tout parce qu'elle se juge omnicompétente.

La dénonciation rituelle par les souverainistes de l'Europe de Bruxelles comme une « Europe fédérale » ne doit donc pas faire illusion : par sa tendance à s'attribuer autoritairement toutes les compétences, elle se construit au contraire sur un modèle très largement jacobin. Loin d'être « fédérale », elle est même jacobine à l'extrême, puisqu'elle conjugue autoritarisme punitif, centralisme et opacité.

La troisième erreur a consisté à élargir inconsidérément l'Europe, alors qu'il aurait fallu en priorité approfondir les structures existantes, tout en menant un vaste débat politique dans l'ensemble de l'Europe pour tenter d'établir un consensus sur les finalités. On l'a vu tout particulièrement lors de l'élargissement aux pays d'Europe centrale et orientale. La plupart de ces pays n'ont en fait demandé à adhérer à l'Union européenne que pour bénéficier de la protection de l'OTAN. Ils parlaient d'Europe, mais ils ne rêvaient que de l'Amérique ! Il en est résulté une dilution et une perte d'efficacité qui ont rapidement convaincu tout le monde qu'une Europe à vingt-cinq ou à trente était tout simplement ingérable, opinion qui s'est encore renforcée des inquiétudes culturelles, religieuses et géopolitiques liées aux perspectives d'adhésion à la Turquie.

Compte tenu de la disparité des niveaux économiques, des conditions sociales et des systèmes fiscaux, l'élargissement hâtif de l'Union européenne a en outre déclenché un chantage aux délocalisations au détriment des travailleurs. Il a enfin été l'une des causes majeures de la crise de l'euro, ce qui explique que la mise en circulation d'une monnaie unique, loin de favoriser la convergence des économies nationales en Europe, l'a au contraire aggravée jusqu'à la rendre insupportable.

La souveraineté européenne est désormais introuvable, tandis que les souverainetés nationales ne sont plus que des souvenirs. En d'autres termes, on a déconstruit les nations sans construire l'Europe. Un paradoxe qui s'explique quand on a compris que l'Union européenne n'a pas seulement voulu substituer l'Europe aux nations, mais aussi remplacer la politique par l'économie, le gouvernement des hommes par l'administration des choses. L'Union européenne a fait sienne un libéralisme qui se fonde sur le primat de l'économie et la volonté d'abolir la politique en « dépolitisant » la gestion gouvernementale, c'est-à-dire en créant les conditions dans lesquelles tout recours à une décision proprement politique devient inopportun, sinon impossible.

À cette orientation libérale s'ajoute une crise morale. Obsédée par l'universalisme dont elle a si longtemps été le vecteur, l'Europe a intériorisé un sentiment de culpabilité et de négation de soi qui a fini par façonner sa vision du monde. Elle est ainsi devenu le seul continent qui se veut « ouvert à l'ouverture » sans considération de ce qu'elle peut elle-même apporter aux autres.

Il est de fait que l'Europe, depuis ses origines, s'est employée à conceptualiser l'universel, qu'elle s'est voulue pour le meilleur et pour le pire une « civilisation de l'universel ». Mais « civilisation de l'universel » et « civilisation universel » ne sont pas synonymes. Selon un bel adage souvent cité, l'universel, dans le meilleur sens du terme, c'est « le local moins les murs ». Mais l'idéologie dominante ignore la différence entre « civilisation universelle » et « civilisation de l'universel ». Sur réquisition de ses représentants, l'Europe a été assignée à l'ignorance de soi – et à la « repentance » pour ce dont elle est encore autorisée à se souvenir -, tandis que la religion des droits de l'homme universalisait l'idée de Mêmeté. Un humanisme sans horizon s'est ainsi posé en juge de l'histoire, posant l'indistinction en idéel rédempteur, et faisant à tout moment le procès de l'appartenance qui singularise. Comme l'a dit Alain Finkielkraut, « cela signifiait que, pour ne plus exclure qui que ce soit, l'Europe devait se défaire d'elle-même, se « désoriginer », ne garder de son héritage que l'universalité des droits de l'homme […] Nous ne sommes rien, c'est la condition préalable pour que nous ne soyons fermés à rien ni à personne ». « Vacuité substantielle, tolérance radicale », a pu dire dans le même esprit le sociologue Ulrich Beck – alors que c'est au contraire le sentiment de vide qui rend allergique à tout.

Seuls dans le monde, les dirigeants européens refusent de se penser comme garants d'une histoire, d'une culture, d'un destin collectif. Sous leur influence, l'Europe n'en finit pas de répéter que son propre passé n'a rien à lui dire. Les billets d'euros le démontrent à la perfection : on n'y voit que des structures vides, des architectures abstraites, jamais un paysage, jamais un visage. L'Europe veut échapper à l'histoire en général, et à la sienne en particulier. Elle s'interdit d'affirmer ce qu'elle est, et ne veut même pas se poser la question de son identité par crainte de « discriminer » envers l'une ou l'autre de ses composantes. Lorsqu'elle proclame son attachement à des « valeurs » plutôt que sur des « intérêts », les objectifs ou la volonté de souveraineté politique est révélateur d'une impuissance collective. L'Europe ne sait absolument pas ce qu'elle veut faire. Elle ne se pose d'ailleurs même pas la question, car elle devrait alors reconnaître qu'elle ne veut rien. Et pourquoi ne veut-elle rien ? Parce qu'elle ne sait plus et ne veut plus savoir ce qu'elle est.

Les conséquences sont redoutables. Dans le domaine de l'immigration, l'Union européenne s'est dotée d'une politique d'harmonisation très généreuse pour les migrants qu'aucun État ne peut plus désormais modifier. Dans le domaine commercial et industriel, c'est le même refus de toute « sanctuarisation » qui a prévalu. La suppression de toute entrave au libre-échange s'est traduite par l'arrivée massive en Europe de biens et de services fabriqués à bas prix dans des pays émergents pratiquant le dumping sous toutes ses formes (social, fiscal, environnemental, etc.), tandis que le système productif européen se délocalisait de plus en plus vers des pays situés en dehors de l'Europe, aggravant ainsi la désindustrialisation, le chômage et les déficits commerciaux.

La politique étrangère est le revers de la souveraineté nationale. L'Union européenne ne constituant pas un corps politique, il ne peut évidemment pas y avoir de politique étrangère commune, mais tout au plus un agrégat conjoncturel de diplomatie nationales assorti d'une politique « extérieure » dérivée des compétences « communautaires ». Que ce soit à propos de l'intervention américaine en Irak, de la guerre en Libye, au Mali ou en Syrie, que ce soit à propos de la Russie ou du Proche-Orient, de la Palestine, du Kosovo ou plus récemment de la Crimée, les Européens ont toujours été incapables d'adopter une position commune, la majorité d'entre eux se contentant de s'aligner sur les positions américaines. Ne se percevant pas d'intérêts communs, ils ne sauraient avoir non plus de volonté commune ou de stratégie commune.

Pourtant, malgré les déceptions qu'a engendrées jusqu'ici la construction européenne, une Europe politiquement unie n'en reste pas moins plus nécessaire que jamais. Pourquoi ? D'abord pour permettre à des peuples européens trop longtemps déchirés par des guerres et des conflits ou rivalités de toutes sortes de reprendre conscience de leur commune appartenance à une même aire du culture et de civilisation et de s'assurer d'un destin commun sans plus jamais avoir à s'opposer entre eux. Mais aussi pour des raisons tenant au moment historique que nous vivons.

À l'époque du système de Yalta, lorsque le monde était dominé par le duopole américano-soviétique, l'émergence d'une tierce personne européenne était déjà une nécessité. Cette nécessité est plus grande encore depuis l'effondrement du système soviétique : dans un monde désormais éclaté, seule une Europe unie peut permettre aux peuples qui la composent de jouer dans le monde un rôle à leur mesure. Pour en finir avec la domination de l'hyperpuissance américaine, il faut restituer au monde une dimension multipolaire. C'est une autre raison de faire l'Europe.

La globalisation, en même temps qu'elle engendre sans extérieur, où l'espace et le temps sont virtuellement abolis, consacre l'impuissance grandissante des États-nations. À l'époque de la modernité tardive – ou de la postmodernité naissante -, l'État-nation, entré en crise dès les années 1930, devient chaque jour plus obsolète, tandis que les phénomènes transnationaux ne cessent de s'accroître. Ce n'est pas que l'État ait perdu tous ses pouvoirs, mais il ne peut plus faire face à des emprises qui se déploient aujourd'hui à l'échelle planétaire, à commence par celle du système financier. Dans un univers dominé par l'incertitude et les risques globaux, aucun pays ne peut espérer venir seul à bout des problèmes qui le concernent. Pour le dire autrement, les États nationaux ne sont plus les entités primaires qui permettent de résoudre les problèmes nationaux. Trop grands pour répondre à l'attente quotidienne des citoyens, ils sont en même temps trop petits pour faire face aux défis et aux contraintes planétaires. Le moment historique que nous vivons est celui de l'action local et des blocs continentaux.

Dans pareil contexte, les « souverainistes » apparaissent comme des hommes qui développent souvent de bonnes critiques, mais n'apportent pas de bonnes solutions. Lorsqu'ils dénoncent (non sans raison) le caractère bureaucratique et technocratique des décisions prises à bruxelles, il est facile par exemple de leur répondre que les bureaucraties et les technocraties des actuels États-nations ne valent pas mieux. Lorsqu'ils critiquent l'atlantisme de l'Union européenne, il est tout aussi facile de leur faire observer que els gouvernements nationaux s'orientent exactement dans la même direction. Nous assistons aujourd'hui à un vaste mouvement d'homogénéisation planétaire, qui touche aussi bien la culture que l'économie et la vie sociale. L'existence des États-nations ne l'entrave en aucune façon. Les vecteurs de cette homogénéisation nationale se jouent des frontières, et ce serait une grave erreur de croire que l'on pourra y faire face en s'arc-boutant sur elles. La plupart des reproches que l'on adresse à l'Europe seraient donc tout aussi justifiés à l'échelle nationale.

D'autres critiques sont contradictoires. Ainsi, ce sont souvent les mêmes qui déplorent l'impuissance politique de l'Europe (sur des sujets tels que la guerre du Golfe, le conflit dans l'ex-Yougoslavie, etc.) et qui se refusent absolument aux délégations de pouvoir nécessaires à l'instauration d'un véritable gouvernement politique européen, seul capable de prendre en matière de politique étrangère les décisions qui s'imposent.

L'argument de la « souveraineté » des nations ne vaut pas mieux. Quand on dit que l'Union européenne implique des abandons de souveraineté nationale, on oublie qu'il y a déjà longtemps que les États-nations ont perdu leur capacité de décision politique dans tous les domaines qui comptent le plus. À l'heure de la globalisation, ils ne sont plus détenteurs que d'une souveraineté nominale. L'impuissance des gouvernements nationaux face aux mouvements des capitaux, au pouvoir des marchés financiers, à la mobilité sans précédent du capital, est aujourd'hui évidente. Il faut en prendre acte pour rechercher les moyens d'instaurer une nouvelle souveraineté au niveau où elle peut concrètement s'exercer, c'est-à-dire précisément au niveau européen. C'est encore un motif supplémentaire de faire l'Europe.

L'une des raisons profondes de la crise de la construction européenne est que personne n'est apparemment capable de répondre à la question : qu'est-ce que l'Europe ? Les réponses ne manquent pourtant pas, mais la plupart sont convenues et aucune ne fait l'unanimité. Or, la réponse à la question : qu'est-ce que l'Europe ? Conditionne la réponse à cette autre question : que doit-elle être ?

Chacun sait bien en fait qu'il n'y a aucune commune mesure entre une Europe cherchant à s'instituer en puissance politique autonome et souveraine, avec des frontières clairement définies et des institutions politiques communes, et une Europe qui ne serait qu'un vaste marché, un espace de libre-échange ouvert sur le « grand large », destiné à se diluer dans un espace sans limites, largement dépolitisé ou neutralisé et ne fonctionnant qu'avec des mécanismes de décision technocratiques et intergouvernementaux. L'élargissement hâtif de l'Europe et l'incertitude existentielle qui pèse aujourd'hui sur la construction européenne ont jusqu'ici favorisé le second modèle, d'inspiration « anglo-saxonne » ou « atlantique ». Or, choisir entre ces deux modèles, c'est aussi choisir entre la politique et l'économie, la puissance de la Terre et la puissance de la Mer. Malheureusement, ceux qui s'occupent de la construction européenne n'ont en général pas la moindre idée en matière de géopolitique. L'antagonisme des logiques terrestres et maritime leur échappe complètement.

Le général de Gaulle avait en 1964 parfaitement défini le problème lorsqu'il avait déclaré : « Pour nous, Français, il s'agit que l'Europe se fasse pour être européenne. Une Europe européenne signifie qu'elle existe par elle-même et pour elle-même, autrement dit qu'au milieu du monde elle ait sa propre politique. Or, justement, c'est cela que rejette, consciemment ou inconsciemment, certains qui prétendent cependant vouloir qu'elle se réalise. Au fond, le fait que l'Europe, n'ayant pas de politique, resterait soumise à celle qui lui viendrait de l'autre bord de l'Atlantique leur paraît, aujourd'hui encore, normal et satisfaisant ».

L'Europe est un projet de civilisation ou elle n'est rien. À ce titre, elle implique une certaine idée de l'homme. Cette idée est à mes yeux celle d'une personne autonome et enracinée, rejetant d'un même mouvement l'individualisme et le collectivisme, l'ethnocentrisme et le libéralisme. L'Europe que j'appelle de mes veux est donc celle du fédéralisme intégral, seul à même de réaliser de manière dialectique le nécessaire équilibre entre l'autonomie et l'union, l'unité et la diversité. C'est sur de telles bases que l'Europe devrait avoir pour ambition d'être à la fois une puissance souveraine capable de défendre ses intérêts spécifiques, un pôle de régulation de la globalisation dans un monde multipolaire, et un projet original de culture et de civilisation.

Pour l'heure, nous le voyons bien, la situation est bloquée. Nous voulions l'Europe de la culture, nous avons eu celle des technocrates. Nous subissons les inconvénients de la mise en œuvre d'une monnaie unique sans en recueillir les avantages. Nous voyons les souverainetés nationales disparaître sans que s'affirme la souveraineté européenne dont nous avons besoin. Nous voyons l'Europe se poser en auxiliaire, et non pas en adversaire de la mondialisation. Nous la voyons légitimer les politiques d'austérité, la politique de la dette et la dépendance vis-à-vis des marchés financiers. Nous la voyons s'affirmer solidaire de l'Amérique dans sa nouvelle guerre froide avec la Russie, et prête à signer avec les américains un accord commercial transatlantique qui nous réduirait à merci. Nous la voyons devenir amnésique, oublieuse d'elle-même, et donc incapable de tirer de son passé des raisons de se projeter vers l'avenir. Nous la voyons se refuser à transmettre ce dont elle a hérité, nous la voyons incapable de formuler un grand projet collectif. Nous la voyons sortir de l'histoire, au risque de devenir l'objet de l'histoire des autres.

Comment sortir de ce blocage ? C'est le secret de l'avenir. On voit bien, ici et là, s'esquisser des alternatives. Elles méritent toutes d'être étudiées, en sachant toutefois que le temps nous est compté. J'ai souvent cité ce mot de Nietzsche, qui disait : « L'Europe ne se fera qu'au bord du tombeau ». Nietzsche, on le sait, en appelait aussi aux « bons Européens ». Eh bien, soyons de « bons Européens » : lançons à notre tour un appel afin qu'apparaisse enfin l'État européen, l'imperium européen, l'Europe autonome et souveraine que nous voulons forger et qui nous évitera le tombeau.

Vive l'Europe, mes amis ! Je vous remercie.


Alain de Benoist

Konrad Lorenz, l'homme qui écoutait les oies


Une présentation par Alain de Benoist, de l'oeuvre de Konrad Lorenz, prix Nobel de médecine et fondateur de l'éthologie, publiée dans le numéro de mai 2009 de la revue Le Spectacle du Monde. 

Les travaux de Konrad Lorenz sur le comportement animal et humain ont ouvert des voies décisives en resituant l’homme dans le fleuve du vivant. 

Et retrouvez dans Nouvelle Ecole n°29 un texte fondamental, inédit en français, du Prix Nobel Konrad Lorenz : «Pathologie de la civilisation et liberté de la culture». Le fondateur de l’éthologie y expose l’essentiel des idées qu’il reprendra plus tard dans son livre, Les huit péchés capitaux de la civilisation. 


> La revue Nouvelle Ecole numéro 29 est en vente sur le site Eléments




Konrad Lorenz : l'homme qui écoutait les oies

Il y a vingt ans, disparaissait le biologiste et zoologiste Konrad Lorenz. Père de l’éthologie, prix Nobel de médecine et de physiologie, ses travaux pionniers sur le comportement animal et humain ont ouvert des voies décisives en resituant « l’homme dans le fleuve du vivant ».

Il a sans doute été l’un des savants les plus populaires de son temps – ce qui ne l’a d’ailleurs jamais mis à l’abri des critiques ! L’un de ses premiers livres ayant été traduit sous le titre Il parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons, Konrad Lorenz avait tout pour plaire aux enfants, mais aussi aux adultes, qui se le représentaient toujours suivi par une nichée d’oies sauvages ou plongé dans une conversation avec des choucas. Mais ce sont ses pairs de la communauté scientifique qui ont fait attribuer le prix Nobel à ce grand biologiste et zoologiste autrichien, mort il y a tout juste vingt ans.

Konrad Lorenz est né le 7 novembre 1903 à Altenberg, en Autriche. Son père, Adolf Lorenz, chirurgien et orthopédiste, fut l’ami personnel de l’empereur François-Joseph. Dès la petite enfance, le jeune Konrad se passionne pour le monde animal. Il rêve de posséder une oie sauvage… à défaut de pouvoir en être une ! Il se passionne aussi pour la théorie de l’évolution. La fille de ses voisins, son amie Margarethe (Gretl) Gebhardt, partage ses goûts. Devenue gynécologue, elle finira par l’épouser en 1927, l’année même où il publiera, dans le journal d’ornithologie de Leipnitz, sa première étude scientifique.

En 1922, son père l’envoie étudier la médecine à l’université Columbia de New York. Il y fait la connaissance de Thomas Hunt Morgan, l’un des pères de la génétique moderne. A son retour en Allemagne, il suit à l’université de Königsberg les cours de Ferdinand Hochstetter, célèbre anatomiste, qui lui apprend à reconstruire l’arbre généalogique des espèces à partir de leurs similarités et de leurs différences anatomiques. En 1927, il crée sa première colonie d’animaux. Ayant horreur de la domestication, il étudie les animaux dans leur milieu naturel, en vivant parmi eux. En 1929, il est docteur en médecine. Six ans plus tard, après avoir soutenu à Munich une thèse de doctorat sur le vol des oiseaux, il se tourne définitivement vers l’étude comparée des comportements animaux.

Il commence, âgé de trente-deux ans, par enseigner la psychologie animale et l’anatomie comparée à l’Institut d’anatomie de Vienne. En 1936, à l’occasion d’un colloque à La Haye, il fait la connaissance du Hollandais Nikolaas Tinbergen, qui travaille sur les mêmes sujets que lui. En 1939, il devient professeur de psychologie à l’université de Königsberg, où il se voit confier la chaire d’Emmanuel Kant. C’est alors qu’il développe les théories qui le feront connaître après la guerre dans le monde entier.

Ses premières recherches consistent à appliquer les méthodes de l’anatomie comparative à l’étude des comportements animaux. Chaque espèce, constate-t-il, développe une gamme de comportements stables, quasiment invariables, qui lui est propre. Ces formes de comportement, acquises au cours de l’évolution, peuvent se classer en quatre catégories : la dimension de causalité immédiate (réaction à un stimulus), la dimension ontogénétique (le comportement inné, préprogrammé), la dimension phylogénétique (les différences et les similarités entre les espèces), la dimension adaptative (les facteurs extérieurs ayant généré un comportement).

Ainsi naît une nouvelle discipline, l’éthologie, qui se définit comme l’étude expérimentale des bases biologiques du comportement animal et humain. En montrant le caractère inné d’un grand nombre de comportements, l’éthologie permet à la psychologie scientifique de faire sa jonction avec la théorie de l’évolution.

Lorenz réhabilite avec force la notion d’instinct, terme qu’on jugeait avant lui souvent trop flou ou caractéristique d’une philosophie « vitaliste » (Hans Driesch) scientifiquement discréditée. Pour ce faire, il s’inspire de la théorie des instincts développée par Erich von Holst en 1935 à partir d’une série de travaux sur le système nerveux central.

La plupart des comportements innés sont des comportements instinctifs, c’est-à-dire des suites d’attitudes ou de mouvements stéréotypés caractéristiques qui, une fois déclenchés par un stimulus quelconque (visuel, tactile, sonore, odorifère, etc.), s’exécutent jusqu’à la fin, même si, en cours de route, ils ont perdu toute utilité. Leur caractère inné est établi par le fait que ces séquences de mouvements coordonnées sont identiques chez tous les représentants de l’espèce, qu’elles ne sont modifiées par aucune forme d’apprentissage et, surtout, qu’elles varient en forme et en diversité en fonction de la distance génétique séparant les groupes ou les espèces chez lesquels on peut les observer (c’est ce qu’on appelle la phylogenèse des comportements).

Une autre preuve du caractère inné des mouvements instinctifs est qu’ils se produisent parfois en l’absence de tout stimulus. C’est ce que Lorenz appelle les « réactions à vide ». Un oiseau, par exemple, peut très bien accomplir tous les gestes de la chasse aux insectes alors qu’il n’y a aucun insecte près de lui et qu’il n’a jamais été témoin d’un comportement semblable chez un autre oiseau. Autre exemple : les mouches mutantes, nées sans ailes, exécutent les mêmes mouvements de nettoyage des ailes que leurs congénères normalement constituées. De même, un chat tente d’enterrer ses excréments en grattant par terre même s’il a toujours vécu dans un appartement, où il ne peut gratter que le parquet ou le carreau.

Lorenz ne rejette évidemment pas l’idée d’apprentissage. Mais il souligne qu’aucun apprentissage n’est possible s’il n’existe pas de mécanismes génétiquement déterminés qui permettent d’apprendre. En d’autres termes, un animal ne peut apprendre que ce pour quoi son système nerveux est conçu, ce que les behaviouristes (qui n’y voient qu’une machine à réflexes) se sont toujours refusés à admettre. Chez l’homme, par exemple, la langue n’a rien de génétique, mais la faculté d’apprendre une langue dépend de ses capacités innées. L’acquis opère donc toujours à partir d’un matériau prédonné. C’est également la conclusion à laquelle aboutira le linguiste Noam Chomsky.

C’est une grande erreur, écrit Lorenz, d’opposer l’inné et l’acquis comme des réalités contradictoires, à la façon d’un jeu à somme nulle où tout ce qui est gagné par l’un est automatiquement perdu par l’autre. L’inné et l’acquis se combinent en permanence, si bien qu’aucune de ces deux notions ne peut être conçue indépendamment de l’autre.

Le phénomène de l’« empreinte » (imprinting), que Lorenz a été le premier à décrire en 1935, à partir des travaux sur les oiseaux du zoologiste Oskar August Heinroth, et en observant surtout les oies cendrées et les canards, montre bien la façon dont se combinent l’inné et l’acquis. Dès les premières semaines de son existence, un instinct pousse le petit animal à s’identifier au premier être vivant qu’il rencontre, à rechercher sa présence et à le suivre constamment. Le plus souvent, il s’agit de sa mère, mais il peut aussi bien s’agir d’un être humain. Konrad Lorenz a pu ainsi se faire suivre pendant des mois par une nichée d’oies sauvages qu’il avait élevées dès la naissance. C’est la nature (l’inné), explique-t-il, qui dit au petit animal qu’il doit s’attacher à quelqu’un, mais c’est la culture (l’acquis) qui lui suggère qui il doit suivre.

Ces travaux sur l’empreinte ont, par la suite, donné naissance à d’innombrables études consacrées à la notion d’attachement (maternel, entre conjoints, entre membres d’un groupe, etc.) – notion complètement distincte de celle d’amour ou de lien sexuel – qui, depuis le début des années 1970, s’est pleinement intégrée dans le champ de la psychologie humaine, d’autant qu’on a pu en identifier récemment les bases neurobiologiques.

Tous ces acquis n’ont pas été admis sans peine. En mettant l’accent sur la part innée des comportements animaux et humains, Lorenz ne réfute pas seulement l’opinion exprimée au XVIIe siècle par Descartes, qui faisait de l’animal une machine dépourvue d’émotions, ou la conception métaphysique idéaliste qui isole l’homme du reste du vivant. Il heurte aussi de plein fouet la croyance de la philosophie des Lumières en une toute-puissance du milieu qui s’exercerait, à partir de la naissance, sur un organisme considéré comme une cire vierge ou une table rase. Il contredit enfin les élèves de Pavlov et les tenants du behaviourisme américain (J.B. Watson, Burrhus F. Skinner), selon qui tous les comportements peuvent être obtenus par une combinaison de récompenses et de punitions, l’être humain pouvant être ainsi construit intégralement de l’extérieur comme un assemblage de réflexes conditionnés.

Mobilisé à l’automne 1941 comme médecin psychiatre auprès des soldats allemands souffrant de traumatisme, Konrad Lorenz est fait prisonnier dès l’année suivante par l’armée Rouge aux environs de Witebsk. Il sera déporté en Arménie soviétique jusqu’en 1948. « C’est à cette occasion, dira-t-il plus tard, que j’ai pu observer le parallélisme frappant entre les effets psychologiques de l’éducation marxiste et de l’éducation nazie. J’ai alors commencé à comprendre la nature de l’endoctrinement. »

A son retour en Autriche, en février 1948, il devient le successeur de Karl von Frisch à l’université de Graz. A partir de 1949, il dirige l’Institut d’éthologie comparée d’Altenberg, puis à partir de 1961, à Seewiesen, l’Institut Max-Planck de physiologie comportementale. C’est également à cette époque que ses thèses, exposées dans de nombreux livres, touchent un grand public. Sa barbiche et ses cheveux blancs contribuent bien sûr à populariser le personnage !

En 1963, Konrad Lorenz publie un livre qui lui vaut une renommée mondiale. Traduit en France sous le titre fautif de l’Agression (car il porte en réalité sur l’agressivité, ce qui n’est pas la même chose), il y montre le caractère inné des pulsions agressives, tout en soulignant l’importance des rituels, qu’il interprète comme la forme adaptative qu’une culture impose à ses membres pour leur permettre de canaliser ou de sublimer certaines de ces pulsions et d’en limiter les effets.

Chez l’animal, le comportement agressif répond à trois nécessités : assurer la répartition des individus d’une même espèce sur tout l’espace disponible (il existe un lien très fort entre l’agressivité et l’attachement au territoire : la combativité d’un animal atteint son maximum à l’endroit qui lui est le plus familier), opérer la sélection entre rivaux, notamment dans le domaine sexuel (l’affrontement entre les mâles permet aux plus vigoureux de se reproduire plus que les autres, et donc aux caractères portés par leurs gènes d’être mieux représentés à la génération suivante), assurer la défense de la progéniture (l’agressivité est ici directement associée à son contraire : Lorenz montre que les espèces où les parents portent à leurs petits une attention privilégiée sont aussi celles dont l’agressivité est la plus développée).

L’agressivité intraspécifique existe chez de nombreuses espèces animales. Mais elle a ceci de remarquable qu’elle ne vise jamais à l’extermination des congénères. C’est ce qui distingue la guerre, telle qu’elle est pratiquée par les humains, des comportements prédateurs qui sont, chez les autres animaux, non seulement destinés à se nourrir, mais (à quelques exceptions près) essentiellement dirigés vers les autres espèces. La nature est violente, mais elle ignore la guerre de tous contre tous. La prédation, en outre, n’est pas à proprement dit un combat. C’est seulement chez l’homme que l’agression intraspécifique s’est généralisée.

Son animal de prédilection Les travaux que Lorenz consacra aux oies cendrées restent, aujourd’hui encore, les plus complets jamais réalisés sur cette espèce. Outre l’étude de leurs caractéristiques physiologiques, il s’est intéressé à leur vie sociale, mettant notamment en évidence l’importance de certains rituels instinctifs.

Au cours de l’évolution, différents rituels d’inhibition de l’agressivité ont été acquis. Ils sont fondamentaux dans la vie des espèces, qu’elles soient animales ou humaines. Lorenz montre ainsi que l’oie sauvage, son animal préféré, peut tomber en dépression si l’on modifie une seule de ses habitudes instinctives, si insignifiante qu’elle soit en apparence. Chez l’homme, les rites (de table, de vie amoureuse, d’appartenance, de conversation, de politesse, etc.) aident également à vivre. Sans les repères qu’ils confèrent aux individus et aux groupes, ceux-ci sont spirituellement et socialement déracinés. Le drame de l’espèce humaine, ajoute Lorenz, est que sa technologie meurtrière est toujours en avance sur ses habitudes morales, ce qui rend inopérants nombre de ces rituels : « L’homme qui appuie sur un bouton est complètement protégé des conséquences perceptives de son acte. » En cela réside le risque de son autodestruction.

Lorenz montre ainsi le caractère ambigu de l’agressivité : destructrice dans bien des cas, elle est aussi indispensable à la survie et à bon nombre d’activités créatrices. « Avec l’élimination de l’agressivité, écrit-il à cet égard, se perdrait beaucoup de l’élan avec lequel on s’attaque à une tâche ou un problème. » Chez de nombreuses espèces animales, les parades nuptiales et les rites d’accouplement sont d’ailleurs des variations du comportement agressif. L’agressivité a en fait besoin d’un exutoire. Autant il serait utopique de vouloir la faire disparaître, autant il est nécessaire de la canaliser ou de la réorienter vers des substituts positifs ou des causes non meurtrières (c’est le phénomène de la catharsis). On aurait tort, en tout cas, d’en faire le synonyme du «mal»: « Stigmatiser un mal, c’est s’autoriser d’emblée à prendre des mesures pour l’anéantir ; là est la racine de toutes les formes de guerres religieuses. » Nier la réalité de la pulsion agressive, c’est se condamner à la voir se déchaîner de la plus atroce façon.

Le 11 octobre 1973, c’est la consécration : conjointement avec l’Allemand Karl von Frisch et le Néerlandais Nikolaas Tinbergen, Konrad Lorenz reçoit le prix Nobel de physiologie et de médecine pour ses travaux sur les comportements. Aucun chercheur spécialiste du comportement ne recevra cette distinction après lui.

Se faisant moraliste à la fin de sa vie, Konrad Lorenz, dans les Huit Péchés capitaux de notre civilisation (1971), développe l’idée d’une « autodomestication » de l’homme, qui est à la base de sa théorie de la « dégénérescence ». Comparant les animaux sauvages et les animaux domestiqués, Lorenz remarque chez les seconds des caractéristiques que l’on retrouve dans les sociétés humaines modernes : une tendance à l’obésité, des problèmes de régulation de la sexualité aboutissant souvent à une hypersexualisation, une régression infantile des individus, les adultes se comportant de plus en plus comme des individus immatures et narcissiques. N’étant plus contrainte par l’environnement sauvage, conclut-il, l’espèce humaine s’est progressivement autodomestiquée par des procédés de sélection (ou de contre-sélection) artificiels. Les pulsions élémentaires ne sont plus canalisées, et l’idéal d’« émancipation » se traduit trop souvent par une régression pure et simple aux instincts primaires.

Lorenz met aussi en garde contre d’autres dangers : les armes atomiques, la dévastation de l’environnement, le surpeuplement démographique, la dégradation génétique, la « contagion de l’endoctrinement » et ce qu’il appelle la « tiédeur mortelle », expression qui désigne chez lui l’hypersensibilité croissante au déplaisir, le refus de toute contrariété, dont l’effet paradoxal est que la capacité de plaisir va s’émoussant. Trop facilement atteint, le plaisir se banalise, exigeant une surenchère permanente. Convaincu qu’il a le droit de voir satisfaits tous ses désirs, l’individu n’est lui-même jamais pleinement heureux puisqu’un désir satisfait en fait aussitôt naître un autre. Ayant mis en lumière l’importance des bases innées du comportement, Konrad Lorenz, contrairement à nombre de ses collègues anglo-saxons, se garde toutefois de tomber dans le réductionnisme. Trop averti des problématiques philosophiques pour céder à la tentation du positivisme scientiste, il souligne avec force que certaines propriétés émergentes distinguent l’homme des autres vivants, à commencer par sa faculté d’agir sur les conditions sociales-historiques de son existence. « Si vous dites que l’homme est un animal, vous avez raison, mais si vous dites que l’homme n’est qu’un animal, vous avez tort », me dit-il un jour, avec un sourire malicieux, dans sa maison d’Altenberg, près de Vienne, où j’étais allé le visiter. Chez l’homme, les instincts aussi sont présents, mais ils ne sont pas déterminés dans leur objet comme chez les animaux. Un animal sait d’instinct ce qu’il doit manger et ce qu’il doit éviter, ce qui n’est pas le cas de l’homme, alors qu’il éprouve le même besoin instinctif de se nourrir. Lorenz en conclut que l’homme peut s’adapter à beaucoup plus de situations différentes que la plupart des animaux, non parce qu’il n’a pas d’instincts, mais parce qu’il est un animal « inachevé », un être « ouvert au monde ». Alors que l’animal se voit entièrement dicter sa conduite par la sûreté de ses instincts, l’homme, spécialiste de la non-spécialisation, doit recourir à son libre-arbitre. Doté d’une « juvénilité persistante », il doit toujours faire des choix, et cette nécessité est le fondement même de sa liberté. Il doit ensuite transmettre ce qu’il a appris. « L’homme est par nature un être de culture », disait le philosophe Arnold Gehlen, l’un des auteurs que Lorenz cite le plus souvent.

Konrad Lorenz est mort dans sa ville natale le 27 février 1989. Un autre Autrichien, Irenäus Eibl-Eibesfeldt, s’est, après lui, consacré uniquement à l’éthologie humaine, après avoir été l’un de ses principaux collaborateurs. Les acquis de l’éthologie ont parallèlement été développés par ce qu’on appelle aujourd’hui la psychologie évolutionnaire. Le mouvement des sciences ne s’arrête jamais.

Alain de Benoist (Le Spectacle du Monde, mai 2009)

A lire Evolution et modification du comportement. L’inné et l’acquis (Payot, 1967) ; Il parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons (Flammarion, 1968) ; l’Agression, une histoire naturelle du mal (Flammarion, 1969) ; Essais sur le comportement animal et humain (Seuil, 1970) ; les Huit Péchés capitaux de notre civilisation (Flammarion, 1974) ; l’Homme dans le fleuve du vivant (Flammarion, 1981) ; les Fondements de l’éthologie (Flammarion, 1984) ; Sauver l’espoir (Entretiens avec Kurt Mündl, Stock, 1990).


Nouvelle Ecole N°29





Ce numéro de Varia s’ouvre un texte fondamental, inédit en français, du Prix Nobel Konrad Lorenz : « Pathologie de la civilisation et liberté de la culture ». Le fondateur de l’éthologie y expose l’essentiel des idées qu’il reprendra plus tard dans son livre, Les huit péchés capitaux de la civilisation. Egalement au sommaire un beau texte de Jean Dutourd sur « Les ravages de la morale », deux essais consacrés à l’œuvre de Vilfredo Pareto, l’un par le politologue Julien Freund, l’autre par le sociologue Georges H. Bousquet, une évocation de la peinture de Caspar David Friedrich par François Dirksen, un essai de Pierre Pascal sur Mishima, et toutes les chroniques habituelles.




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Méditations dionysiennes, Luc Olivier d'Algange - Nouvelle Ecole numéro 56




MEDITATIONS DYONISIENNES
TEXTE DE LUC-OLIVIER D'ALGANGE

Qu'en est-il des dieux antérieurs? Peut-on, sans avoir à se dire «païen», recevoir d'eux quelque lumière ? Peut-on s'interroger, par leurs ambassades ouraniennes, maritimes ou forestières sur le monde tel qu'il s'offre à nos sens et à notre intelligence? Pouvons-nous les entendre, ces dieux, dans l'acception ancienne du verbe, c'est-à-dire les comprendre, les ressaisir dans la trame de notre entendement où vogue la navette du tisserand, dieu lui-même, comme des réalités allant de soi, mues par elles-mêmes, pourvues de cet impondérable que l'on nomme l'âme? Les dieux existent: c'est leur faiblesse car ce qui existe peut disparaître; ce qui existe n'est point l'être; et l'être lui-même n'est qu'à l'infinitif (or l'impératif seul est créateur!). Mais ce qui existe vaut tout de même que l'on s'y attarde... L'existence des dieux demeure difficile à situer car elle est ubique: à la fois intérieure et extérieure. Précisons encore. Les dieux sont ce qui se laisse dire comme une réalité qui est à la fois en-dedans et au-dehors, subjective non moins qu'objective. Hélios éclaire à la fois la terre et notre intellect. Dionysos fait danser en même temps la terre et nos âmes. Apollon ordonne ensemble le Cosmos et nos pensées. Ces quelques notes, prises sur le vif, il y a déjà longtemps, s'interrogent sur cette «zone frontalière», avec les inconséquences désirables qui sont le propre du promeneur.

Les rivages scintillants: disparition et apparition des dieux

Longtemps, et il n'est pas vraiment certain que l'on se soit dépris de cette habitude, on associa l'intérêt pour le monde antique à un engagement « républicain » dont nos sociétés modernes (où la res publica, hélas, s'est évanouie dans le culte de l'économie) seraient les héritières. Le fidèle aux anciens dieux se retrouvait ainsi fort paradoxalement du côté de la modernité, des «réformes», voire d'une forme de «progressisme» opposée aux «ténèbres» du Moyen-Age et des souverainetés royales Or, on ne saurait imaginer forme de pensée plus étrangère aux Anciens que l'idéologie du Progrès. Toute leur pensée était au contraire orientée par le constat d'une dégradation, d'une déchéance, d'un éloignement graduel de l'Age d'Or. Comment cette pensée «pessimiste» fut à l'origine des créations les plus audacieuses en philosophie, de la plus grande plénitude artistique, c'est là une question décisive à laquelle il nous importe d'autant plus d'apporter une réponse que nous constatons que la croyance inverse, «optimiste», nous fait sombrer dans la veulerie et l'informe. Le Progrès, disait Baudelaire, est la doctrine des paresseux. N'est-ce point se dispenser d'avance de tout effort et briser tout élan créateur que d'assigner au seul écoulement du temps le pouvoir de nous améliorer ou de nous parfaire? Au contraire, si, comme Hésiode, nous croyons au déclin, à l'assombrissement des âges, ne disposons-nous point alors nos intelligences et nos âmes, notre ingéniosité et notre courage à faire contrepoids à ce déclin? 

Pour une intelligence qui s'accorde aux pré-socratiques, le monde de la symbolique romane demeurera certes infiniment plus proche, plus amical, que la « société du spectacle » du monde des esclaves sans maîtres. Fidèles à la logique du tiers inclus, nous n'entrerons point dans ces polémiques qui font du paganisme une sorte d'anti-christianisme à peine moins sommaire que l'anti-paganisme des premiers chrétiens, tel que le décrivent Celse et l'Empereur Julien. Si le combat du Poète contre le Clerc revêt à nos yeux quelque importance, comment n'engagerions-nous pas la puissante vision poétique et métaphysique de Maître Eckhart et de Jean Tauler contre les modernes cléricatures de la «pensée unique»? De plus en plus vulgaire, utilitaire, éprise de médiocrité, l'idéologie dominante n'a jamais cessé de détruire la splendeur divine chère aux Archaiothrèskoi, les fidèles aux anciens dieux, alors même qu'elle paraît de temps à autres s'en revendiquer. Mais cet éloignement, n'est qu'un éloignement quantitatif. La qualité de l'être, sa vision, demeure, elle, subtilement présente. 

Le monde des dieux anciens n'est pas mort car il n'est jamais né. Que cette pérennité lumineuse soit devenue provisoirement hors d'atteinte pour le plus grand nombre d'entre nous, n'en altère nullement le sens ni la possibilité sans cesse offerte. Pérennes, les forces et les vertus divines s'entrecroisent dans le tissu du monde et nous laissent le choix d'être de simples spectateurs enchaînés dans une représentation schématique du monde ou bien d'entrer dans la présence réelle des êtres et des choses par la reconnaissance de l'Ame du monde. Séparés de tout, enfermés dans une «psyché» qu'il croit être l'«autre» du monde, le Moderne s'asservit à la représentation narcissique qu'il se fait de lui-même.

Pour le Moderne, les dieux, les Idées, les Formes prennent source dans son esprit, mais il ne voit pas assez loin pour comprendre que cet esprit lui-même prend source ailleurs qu'en lui-même. Cette impuissance à imaginer au-delà du cercle étroit de sa propre contingence, n'est-ce point ce que les platoniciens nommaient «être prisonniers des ombres de la Caverne»? Le Moderne idolâtre sa propre contingence, il en fait la mesure de toute chose, inversant le principe grec qui enseigne que l'homme doit retrouver la mesure de toute chose. Croire que les dieux sont purement «intérieurs», aboutit à une idolâtrie de l'intériorité. Les utopies meurtrières du vingtième siècle, le fanatisme uniformisateur et planificateur des fondamentalismes divers qui se donnèrent cours n'ont-ils pas pour origine ce subjectivisme effréné qui veut faire de l’intériorité de l'homme et de son incommensurable prétention d'être moral, la mesure du monde? Pour l'homme ancien, les dieux sont en nous car ils miroitent en nous. Notre entendement capte les forces extérieures auxquelles il lui appartiendra, en vertu d'un principe de création poétique, de donner des Formes; et ces Formes, à leur tour, seront hommages aux dieux qu'elles nomment et enclosent pour d'autres temps.

Cette vue du monde est humble et généreuse, attentive et donatrice. Loin de penser l'homme comme l'Autre, ou face à l'Autre, elle reconnaît en soi le Même sous les atours de l'apparition divine. Le dieu est celui qui apparaît. Or l'homme, qui va à la rencontre du monde divin et ne connaît ni naissance, ni mort, apparaît à l'éternité et le dieu qui lui apparaît est selon l'admirable formule d'Angélus Silésius, «un éclair dans un éclair». C'est dans l'éclat le plus bref et le plus intense que l'éternité nous est donnée. La fulguration d'Apollon demeure à jamais dans l'instant de l'apparition qui nous révèle à nous-mêmes, dans la pure présence de l'être.

Etres de lumière, les dieux; et non point êtres d'ombre, êtres de présence et non point être de représentation. L'apparition est l'acte du saisissement souverain où la vision se délivre de la représentation pour reconquérir la présence. Telle est la promesse, la seule, que nous font les dieux antérieurs. Ils ne nous promettent que d'être présents au monde, car aussitôt sommes-nous présents au monde que nous entendons leurs voix. Etre présent au monde, n'est-ce point déjà, dans une large mesure, être déjà désencombré de soi-même? N'est-ce point devenir l'infini à soi-même? Que suis-je qui ne soit à l'image des vastes configurations des forces du monde que nomment les dieux? 

Croire aux dieux, c'est croire que le monde intérieur et le monde extérieur sont un. La force lumineuse apollinienne se manifeste à la fois dans le soleil physique, qui épanouit la nature et le soleil métaphysique, le Logos, qui épanouit l'Intelligence. Le génie de l'ancienne sagesse est d'avoir donné un même nom à ces forces intérieures et extérieures, visibles et invisibles. Comment vaincre l'usure des temps, la transformation progressive de la vie en objet, la réification propre à la société marchande, sans le recours aux exigences et aux beautés plus anciennes? La diversité, la liberté, la complexité des anciennes sagesses, la précellence accordée aux Poètes, Bardes, Chantres ou Aèdes (qui sont les créateurs de la vérité qu'ils énoncent, à la différence du Clerc qui administre une vérité déjà définitivement formulée) nous demeurent une injonction permanente à ne point nous soumettre. Le monde moderne paraît triompher dans ses vastes planifications, mais il est bien connu qu'il existe des triomphes dont on périt.

Le déterminisme dont les Modernes se rengorgent pour affirmer l'irrémédiable de leurs soi-disantes «civilisations» n'est probablement qu'une vue de l'esprit, particulièrement inepte, qu'un peu de pragmatisme suffirait à corriger. Là où le Moderne voit un enchaînement nécessaire, ce qu'il nomme un «progrès» ou une «évolution », un esprit libre ne verra qu'une interprétation à posteriori. La suite d'événements qui conduisent à un désastre ou à une circonstance heureuse, selon l'interprétation qu'on lui donne, n'apparaît précisément comme «une suite» qu'après coup. Cette suite, que la science du dix neuvième siècle nomme déterminisme, apparaît à l'intelligence dégagée et pourvue de quelque imagination, comme un leurre. Dans la vaste polyphonie humaine et divine, les choses eussent pu se passer autrement, et de fait, elles ne cessent de se passer autrement. Les configurations auxquelles elles obéissent engagent non seulement la ligne et le plan, mais aussi les hauteurs et les profondeurs.



Au sommaire de Nouvelle Ecole numéro 56 Knut Hamsun

- La vie et l’environnement culturel de Knut Hamsun (Tarmo Kunnas)
- Knut Hamsun comme révolutionnaire du roman (Tarmo Kunnas)
- Bibliographie de Knut Hamsun (Alain de Benoist)
- Les idées politiques et sociales de Knut Hamsun (Tarmo Kunnas)
- Heurs et tragédies du héros hamsunien (Michel d’Urance)
- Dans la rue (Une nouvelle inédite de Knut Hamsun)
- Bibliographie
- Physique et systémique : un regard sur la totalité (Frédéric Mirefleurs)
- Le centenaire de Hannah Arendt (Alain de Benoist)
- Méditations dionysiennes (Luc-Olivier d’Algange) 




Pour compléter la réflexion: Perles de Culture n°85 

 
Le regard de Luc-Olivier d’Algange 

sur notre monde désenchanté - Vidéo

 

Anne Brassié reçoit Luc-Olivier d’Algange sur TV Libertés. Ecrivain rare dans les médias mais infiniment précieux par son intelligence et la poésie de son style. Son regard sur notre monde désenchanté est perçant mais exact. Ses amis sont Bernanos, Chesterton, Thibon, Yunger, Nietsche, des êtres de feu. Sa devise, celle d’Ulysse “Naviguer est nécessaire, et il n’est point nécessaire de vivre.” Son ami, le comédien Didier Carette, lit un choix de texte de l’écrivain.