Alain de Benoist sur l'antiracisme


Alain de Benoist antiracisme
"Un antiracisme non idéologique, qui ne devrait rien à l'universalisme ou à l'égalitarisme qui consisterait à prendre en compte les différences relatives existant entre les individus et les groupes d'individus et qui chercherait, non à supprimer ces différences, mais à les faire coexister dans un ensemble harmonieux et satisfaisant pour chacun." Alain de Benoist

Alain de Benoist antiracisme



1988 - Émission de Michel Polac avec Alain de Benoist, Pierre-André Taguieff et Jean-Luc Domenach sur M6

Alain de Benoist nous invite à parcourir son jardin extraordinaire

En vente sur Krisis Diffusion et Eléments


« Ce que penser veut dire » de Alain de Benoist

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Michel Geoffroy, essayiste
♦ Ce que penser veut dire ou Comment Alain de Benoist nous invite à parcourir son jardin extraordinaire
Le titre du dernier ouvrage d’Alain de Benoist, Ce que penser veut dire (1) peut surprendre, voire rebuter un lecteur peu porté sur l’essai philosophique. Le titre fait d’ailleurs allusion, manifestement, à celui d’une conférence prononcée par Martin Heidegger…

Pourtant c’est à un voyage tout autre qu’académique que nous convie Alain de Benoist : un parcours lumineux et presque aérien au sein de la pensée européenne.


Un jardin extraordinaire 
L’ouvrage se compose en effet de courtes monographies présentant tout ou partie de l’œuvre intellectuelle d’une sélection d’écrivains, essayistes, chercheurs et philosophes, avec quelques indications biographiques : 26 monographies auxquelles il convient d’ajouter trois portraits en forme d’entretiens. 
Un choix dans tous les sens du terme, mais éclectique puisque Jean Cau voisine avec Hannah Arendt, Karl Marx avec Raymond Abellio, Jean-Jacques Rousseau avec Jean-Claude Michéa, Charles Péguy avec Konrad Lorenz. Une méthode qui n’est donc pas sans rappeler la série « Que lire ? » réalisée autrefois par Jean Mabire, mais en beaucoup plus synthétique et surtout plus pédagogique. 
Car au fil de ces différentes notices érudites, remarquablement écrites (2) et classées chronologiquement par année de naissance des auteurs, on se laisse rapidement entraîner dans ce véritable jardin extraordinaire (3) de la pensée depuis le XVIIIe siècle, puisque chacun des auteurs choisis a marqué à sa manière, non seulement son temps – ou plus modestement en a été le témoin –, mais aussi l’histoire des idées et la connaissance de la condition humaine.
Une façon de montrer aussi que les idées mènent le monde, plus sûrement que les intérêts.

Une galerie bienvenue… d’auteurs mal-pensants 
Les choix effectués ne surprendront pas les lecteurs assidus d’Alain de Benoist. Ils constituent à leur manière un condensé de l’évolution intellectuelle, de la culture et de l’étendue des centres d’intérêt de l’auteur. 
Si Alain de Benoist aborde chaque penseur selon un angle différent, quelques thématiques majeures se dégagent cependant de sa galerie de maîtres penseurs : la critique de la modernité, de l’arraisonnement du monde par la marchandise, du nihilisme contemporain, de l’idéologie du Progrès et des « droits » humains, mais aussi la nécessité de retrouver le sens du politique et les voies du Bien commun, à rebours de la doxa libérale/libertaire. 
Alain de Benoist nous montre également la grande lumière de la sagesse grecque qui sous-tend beaucoup d’œuvres présentées : retrouver la véritable nature de l’homme comme animal social et politique, non comme homo economicus, atome individuel asservi au marché et devenu lui-même une marchandise. Retrouver le sens de la communauté, du nous face à la tyrannie de moi, face à la société « moitrinaire » comme écrivait avec humour Léon Daudet au siècle dernier. Retrouver la décence commune enfin. 
La galerie qu’Alain de Benoist nous invite à parcourir n’a donc rien de politiquement correct et cela renforce son intérêt. D’ailleurs ne cite-t-il pas Pierre-André Taguieff quand il affirme que « les vrais penseurs apparaissent le plus souvent comme des mal-pensants » ?

Un roman qui donne à penser 
L’ouvrage se lit presque comme un roman si l’on suit l’ordre de présentation. La dimension différente des notices et la variété des penseurs étudiés soutiennent en permanence l’intérêt du lecteur. Comme une route de montagne, on parcourt des descentes faciles et des montées parfois plus exigeantes. Alain de Benoist n’hésite d’ailleurs pas à mettre l’accent sur des aspects méconnus des œuvres ou des personnalités présentées. Ainsi, par exemple, il nous montre un Jean-Jacques Rousseau éloigné des Lumières et plus conservateur que révolutionnaire. A ce jeu, l’intérêt ne faiblit jamais. 
Mais, surtout, Ce que penser veut dire est un livre qui donne à penser, car il montre la pérennité de réflexions anciennes, mais toujours actuelles. Sur les 29 penseurs cités seul l’un d’entre eux vit encore, mais leur pensée continue d’éclairer notre présent. 
Comme l’indique la page de garde de l’ouvrage, Alain de Benoist nous invite à penser avec eux. Pari réussi car, une fois le livre refermé, on a envie également de continuer de lire avec eux.
Alors, à l’heure des vacances, lisez intelligent : aérez-vous en parcourant avec Alain de Benoist ce jardin extraordinaire de la pensée européenne… dissidente !
Notes :
  1. Alain de Benoist, Ce que penser veut dire/Penser avec Goethe, Heidegger, Rousseau, Schmitt, Péguy, Arendt…, Editions du Rocher 2017, 384 pages.
  2. On recommandera tout particulièrement les lumineuses notices sur Carl Schmitt, Hannah Arendt et Jean Cau.
  3. Pour les moins de 20 ans cette expression renvoie à une célèbre chanson de Charles Trenet de 1957…
Correspondance Polémia – 7/07/2017
Image : L’auteur et son ouvrage
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1979 : Que faut-il penser de la Nouvelle Droite ?



Pour l'été Eléments ouvre ses archives : "1979, que faut-il penser de la Nouvelle Droite ?" Table ronde…

Table ronde du 20 juillet 1979 avec Alain de Benoist, Yvan Blot, Laurent Fabius, Jean-Edern Hallier, Jean Lecanuet, Bernard-Henri Lévy. Animation du débat Pierre Sainderichin.

Voici donc que France-Soir publie le compte rendu de sa table ronde sur la Nouvelle Droite.
Mais, d'abord, pourquoi avons-nous pris l'initiative d'organiser un débat sur cette Nouvelle Droite dont certains assurent qu'elle n'est qu'une entreprise, voire une mystification, politico-journalistique ? L'un de nos invités à ce débat, vous le verrez, exprime d'entrée de jeu ses scrupules : en participant à la discussion, ne contribue-t-il pas à accréditer et à faire valoir la Nouvelle Droite qu'il entend combattre ?
Or, combat-on des fantasmagories ou des moulins à vent, à moins d’être Don Quichotte.
Qu'on la pourfende, qu'on l'approuve, qu'on s'en effarouche, qu'on s'en réjouisse ou qu'on ne lui accorde qu'un intérêt plutôt sceptique, la Nouvelle Droite est un phénomène de société. Et à double titre.
Elle l'est d'abord parce que de jeunes hommes bardés de diplômes - et non encore, pour l'heure, de ceinturons - n'hésitent pas à magnifier la droite, alors que tous les regards de la jeunesse se tournaient, depuis quelques années, vers la gauche.
La Nouvelle Droite est aussi un phénomène de société parce qu'elle témoigne de l'importance et de l'influence des médias - et singulièrement de la presse.
Un mouvement d'opinion très actuel a été créé.
Faisant, plus que d'autres, confiance à ses lecteurs, France-Soir leur offre aujourd'hui la possibilité de juger par eux-mêmes le fondement et la valeur de ce mouvement d'opinion, à travers un libre débat contradictoire.
Il nous paraît enfin nécessaire d'apporter ici deux précisions. Nous avions souhaité que Louis Pauwels participe à notre débat. Cet écrivain, qui a beaucoup fait pour la diffusion des idées de la Nouvelle Droite, est actuellement loin de Paris. Seul cet éloignement explique son absence.
Nous avions également convié un intellectuel communiste - en l'occurrence Pierre Juquin - à s'exprimer dans cette discussion. Le Parti Communiste a décliné l'invitation pour des raisons politiques: selon lui, « la Nouvelle Droite n'est pas une philosophie, mais une opération politique, un repoussoir qui vise à faire passer la vraie droite pour libérale ».
Et maintenant, ouvrons le débat.
Pierre SAINDERICHIN

Pierre SAINDERICHIN : La première question s'impose: « La Nouvelle Droite, qu'est-ce que c'est pour vous ? » Et bien sûr, cette question s'adresse d'abord à Alain de Benoist, chef de file de ce qu'on a appelé la Nouvelle Droite.
Alain de BENOIST. « Nouvelle Droite» est une étiquette que la Nouvelle Droite n'a pas créée. Personnellement, je ne récuse pas le terme de droite. J'ai publié il y a deux ans un livre qui s'appelait Vu de droite. Néanmoins, si je considère ce qu'a été la Nouvelle Droite, car elle a déjà dix ans d'existence, je serais plus tenté de parler de Nouvelle Culture de droite, que de Nouvelle Droite, qui a une résonance de politique politicienne, de politique immédiate, très éloignée des préoccupations de la plupart. Cette Nouvelle Culture de droite est essentiellement un travail d'approfondissement d'idées qui s'opère dans des revues, des associations, des clubs, des groupements. La revue Nouvelle École, que je dirige, a été créée en avril 1968. Ce sont un certain nombre d'universitaires, de jeunes chercheurs, d'étudiants, etc., qui ont essayé de tirer la signification idéologique et le sens du développement moderne des connaissances. Par rapport à ce qu'était la vieille droite, qui avait jusque-là manifesté un assez grand mépris des idées, ils ont essayé de se positionner vis-à-vis de l'intelligentsia de gauche.

Laurent Fabius : "Je crois que ce qu'on appelle la Nouvelle Droite, c'est un mélange de thèmes extrêmement vieillots et d'une opération publicitaire"

Pierre SAINDERICHIN : Je vais passer la parole à celui qui me paraît le plus éloigné de la Nouvelle Droite, Bernard-Henri Lévy...
Bernard-Henri LEVY. Le plus éloigné, je ne sais pas. Il y a heureusement à cette table des gens qui en sont aussi éloignés que moi. Je suis un peu étonné de toute la campagne actuelle sur la Nouvelle Droite, et aussi de voir comment un certain nombre d'hommes comme Alain de Benoist ont été miraculeusement transformés en grands penseurs, grands philosophes, grands théoriciens, alors que, lorsque je lis Nouvelle École ou le Figaro Magazine, je suis plutôt frappé par l'extrême pauvreté idéologique et théorique de ce qu'ils disent. On voit là revenir tout un tas de vieux thèmes du biologisme traditionnel, du racisme traditionnel. Ce dont je ne suis pas sûr déjà, c'est du caractère nouveau de cette droite-là.
Laurent FABIUS. Je crois que ce qu'on appelle la Nouvelle Droite, c'est un mélange de thèmes extrêmement vieillots et d'une opération publicitaire, qui, elle, est nouvelle. Les thèmes vieillots me scandalisent beaucoup. C'est une attaque contre tout ce qui ressemble à plus d'égalité, un faux appel à la science, à la biologie, pour essayer de justifier la domination des élites. Des attaques contre la gauche, contre certaines formes de religions. Ce qui est nouveau, c'est la publicité. De ce point de vue, le débat de ce soir me laisse un certain malaise. On a le choix entre deux inconvénients. Ou bien on est absent, et ce n'est pas la manière la plus efficace de réfuter ce qui doit l'être. Ou bien on est présent, et on risque de faire de la publicité pour ceux qu'on combat. Cette publicité-là, ces moyens dont dispose la Nouvelle Droite, c'est quoi ?
Claude VINCENT. C'est avant tout la gauche, il faut bien le dire ...
Laurent FABIUS. D'abord, je crois que c'est le fait de pouvoir disposer d'un certain nombre de tribunes. Et puis, ce qui est à mon sens encore plus inquiétant - et nouveau -, c'est que cette droite trouve des relais au sein même du pouvoir. Je ne veux pas faire de personnalisation. Mais vous avez dans cette Nouvelle Droite beaucoup d'hommes de cabinet, un certain nombre de députés, des soutiens actifs du président de la République.
Claude VINCENT. Sur le point précis du lancement, de la publicité, il faut bien voir que, s'il est vrai que le Figaro Magazine existe, la véritable publicité, le véritable lancement, a été fait par des journaux de gauche.
Bernard-Henri LEVY. Le véritable lancement a été fait du jour où un hebdomadaire tirant à quelques centaines de milliers d'exemplaires, le Figaro Magazine, s'est exprimé toutes les semaines sur des thèmes qui sont, depuis quinze ou vingt ans, les thèmes d’Europe Action et de tous les groupuscules néo-fascistes en France. Le comité de rédaction du Figaro Magazine est calqué sur celui de Nouvelle École et du bulletin du GRECE (1) dont nul ne peut nier que ce sont des organes et des groupuscules fortement influencés par les thèmes qu'on peut appeler néo-fascistes.
Laurent FABIUS. Je vois à Nouvelle École un monsieur qui s'appelle Pauwels. Je crois qu'il est rédacteur en chef du Figaro Magazine.
Alain de BENOIST. Vous ne lui déniez pas le droit de faire partie du comité de rédaction ?
Bernard-Henri LEVY. Jean-Claude Valla (2), secrétaire général du GRECE, est rédacteur en chef du supplément hebdomadaire du Figaro. Patrice de Plunkett, rédacteur en chef du bulletin intérieur du GRECE, est rédacteur en chef adjoint du Figaro Magazine. Vous qui êtes éditorialiste du bulletin du GRECE et rédacteur en chef de Nouvelle École, vous y tenez votre chronique régulière. On y trouve en outre des gens comme Yves Christen, Christian Durante, Gregory Pons...
Laurent FABIUS. (à Yvan Blot). - Vous êtes au GRECE. Vous avez été aux cabinets de Ponia, de Bonnet. Vous êtes maintenant, d'après ce que je comprends, le bras droit, sans faire de jeu de mots, de Devaquet, qui est le secrétaire général du RPR…
Yvan BLOT. - Je n’ai jamais été au cabinet de Bonnet. Je n’ai jamais eu la responsabilité qu'on m'impute. Ponia, c'est vrai, d'accord.
Alain de BENOIST. Je ne vois pas pourquoi des rédacteurs ou des éléments du GRECE ou de Nouvelle École seraient interdits de séjour dans la presse parisienne dans une société libre.

Jean Lecanuet : "Tout cela nous a conduits à une situation que j'ai connue dans ma jeunesse, qui était le fascisme, l'hitlérisme et le racisme."

Jean LECANUET. Monsieur de Benoist a commencé son propos en disant qu'on pouvait distinguer une Nouvelle Droite et une nouvelle culture de droite. Je reprends cette distinction. S'il y a, s'il y avait, une droite qui s'avoue comme droite, au risque de vous surprendre, je trouverais que c'est une forme de clarification de la vie politique française. Après tout, il y a certainement en France un courant de droite. Je le combats. Je n'y appartiens pas. Mais je ne dirais pas que c'est une monstruosité, une anomalie. En revanche, si cette droite a pour culture ce que j'ai pu comprendre d'après les écrits qui viennent d'être évoqués, cette culture est à mes yeux monstrueuse. Elle n'a que l'apparence de la science, et j'ajouterai, pour être plus sévère encore dans mon jugement : c'est une droite faussement nouvelle, une culture faussement nouvelle. Je perçois, avec des modifications, la pensée que, dès ma jeunesse, j'ai combattue, celle de Maurras et celle de Nietzsche.
Je vois, si vous voulez, deux matérialismes, l’un qui est heureusement en voie de décadence, le matérialisme marxiste. Je me demande si ce recul du marxisme n'a pas laissé un trou, un espace non comblé dans lequel s'engouffre ce matérialisme de droite, cette soi-disant nouvelle culture. Je la combats avec vigueur, même si elle n'est qu'une mode ou un frémissement momentané, parce que j'y vois la résurgence inavouée par leurs auteurs du racisme, des principes d'une inégalité naturelle, c'est-à-dire inscrite par un déterminisme total dans les corps, dans la nature des hommes, qu'il conviendrait de transposer dans l'organisation d'une société conduite par de prétendues élites. Tout cela nous a conduits à une situation que j'ai connue dans ma jeunesse, qui était le fascisme, l'hitlérisme et le racisme.
Laurent FABIUS. Qu'elle le recherche ou qu'elle s'en défende, l'une des fonctions de la Nouvelle Droite, et M. Lecanuet vient d'en donner un exemple, c'est de rejeter prétendument au centre ce qui est la droite la plus traditionnelle. Je n'entre pas dans des distinctions très subtiles. Mais des députés qui siègent à l'Assemblée nationale, des gens qui ont appartenu aux mouvements d'extrême droite, MM. Longuet, Madelin, Bassot, participent à des colloques de ce qu'on appelle la Nouvelle Droite, sont des amis de M. Lecanuet, figurent dans le même groupe politique et sont des soutiens de M. Giscard d'Estaing.
Jean LECANUET. Je demande à M. Fabius de faire le même effort que je fais moi-même, de ne pas faire dégénérer un débat d'idées en débat politique. Vous savez très bien que je suis démocrate, que je me rattache à la tradition judéo-chrétienne. Ça ne s'appelle pas du tout une doctrine de droite, mais un effort de dépassement de l'homme. C'est ce que j'appelle la transcendance, même si le mot est un peu savant. L'homme ne se réduit pas au déterminisme de la société ni à celui de la matière qui compose son corps. Il est autre chose. Il a une âme. Cette âme est éternelle. Les âmes sont égales et malgré les inégalités foncières léguées par la nature et la société, l'effort des hommes et de la politique est d'essayer de corriger, de réduire ces inégalités.

Yvan Blot : "Je souhaite que la tradition républicaine en France soit respectée et qu'on ne traite pas systématiquement de fascistes les gens qui apportent des idées nouvelles."

Jean-Edern HALLIER. Quelles que soient les querelles politiciennes qu'il peut y avoir entre Fabius et Lecanuet, je constate qu'il y a un front commun, pour ce qui est du discours, de Lecanuet, Lévy et Fabius; donnant totalement raison à ce que pourrait dire, par exemple, Juquin sur le visage sympathique que la gauche libérale et la droite libérale voudraient se donner, c'est-à-dire ne pas produire l'impression d'être un parti de droite en raison du discrédit attaché à la droite dans la démocratie française.
Yvan BLOT. Comme le disait M. Vincent, la campagne sur la Nouvelle Droite est essentiellement venue de la gauche. Personnellement, je refuse cette étiquette de la Nouvelle Droite. Je viens ici au titre du Club de l'Horloge, qui comprend dans son sein beaucoup de représentants de l'U.D.F., du R.P.R. et de la majorité actuelle. Nous nous sommes constitués pour lutter contre le Programme commun qui nous paraissait extrêmement dangereux.
Dans la tradition républicaine dans laquelle je me situe, il y a une valeur essentielle que nous partageons tous au sein de la majorité, c'est la tolérance. Si l'intolérance, avant guerre, était indiscutablement de droite, aujourd'hui elle vient plutôt de la gauche.
Jean-Edern HALLIER. C'est de la bigoterie, c'est complètement faux, c'est de la suffisance.
Yvan BLOT. La Nouvelle Droite s'appuie sur des références scientifiques empruntées au monde anglo-saxon, qui sont des références modernes qui n'ont rien à voir avec le fascisme d'avant-guerre. Elles rappellent plutôt certaines pensées de droite d'avant 1914, comme celle d'Ernest Renan, de gens laïcs qui croyaient au progrès scientifique.
Jean-Edern HALLIER. Ce sont plutôt les hommes d'État anglais d'avant 1900.
Yvan BLOT. Il y a donc indiscutablement des idées nouvelles. Moi, au Club de l'Horloge, je me suis attaché à ce que ces idées nouvelles soient développées au sein de la majorité. On a parlé aussi de biologie. Quand je vois que certains disent que la biologie est le monopole du fascisme et de l'extrême droite, ça me fait rire.
Alain de BENOIST. Cela dépend de l'interprétation de la biologie.
Yvan BLOT. À gauche, il y a des gens comme M. Edgar Morin, ou M. Laborit, ou M. Julien Cheverny, collaborateur de François Mitterrand, qui ont développé longuement des thèmes inspirés de la biologie. Julien Cheverny a même plaidé pour un eugénisme socialiste.
Laurent FABIUS. C'est une interprétation absurde. Les biologistes s'intéressent à la biologie et ne la déforment pas.
Yvan BLOT. Joseph Fontanet, centriste, que nous avons reçu au Club de !'Horloge, a développé dans un livre, Le social et le vivant, l'idée selon laquelle la biologie peut renouveler une certaine pensée démocrate-chrétienne. Nous avons fait un livre sur la biologie qui est un livre antitotalitaire. Je représente un courant que j'appellerai les « nouveaux républicains », parmi lesquels il y a des gaullistes et des libéraux…
Je souhaite que la tradition républicaine en France soit respectée et qu'on ne traite pas systématiquement de fascistes les gens qui apportent des idées nouvelles. Je rappellerai qu'en novembre 1948, lors d'une conférence de presse, de Gaulle avait été quasiment suspecté de fascisme.

Alain de Benoist : "Vous avez donné des citations de Nietzsche en les mettant dans la bouche de M. Blot, en reprenant des dossiers parus dans la presse à partir de fiches des Renseignements généraux. Ça ne tient pas debout."

Bernard-Henri LEVY. Vous représentez une tradition républicaine, monsieur Blot, mais vous représentez aussi quelqu'un qui a dit et écrit en 1974, et je vous cite : « Ethnie et dressage sont les deux fondements d'une humanité supérieure…
Le dressage sur une base raciale est la source historique de toute civilisation. » Vous êtes quelqu'un qui, en 1972, a dit : « Il faut des esclaves pour que surgisse une nouvelle aristocratie. »
Yvan BLOT. C'est faux, c'est archi-faux, ce sont de fausses fiches de police. Prouvez-moi que j'ai dit ou écrit cela. D'ailleurs, votre dernière phrase c'est une phrase de Nietzsche.
Bernard-Henri LEVY. Je le trouve dans le compte rendu de l'assemblée générale du GRECE le 2 mai 1974. Quant à la deuxième, c'était au séminaire du 16 avril 1972, « Nietzsche et notre temps » (3).
Alain de BENOIST. Vous avez donné des citations de Nietzsche en les mettant dans la bouche de M. Blot, en reprenant des dossiers parus dans la presse à partir de fiches des Renseignements généraux. Ça ne tient pas debout.
Yvan BLOT. Le GRECE a parfaitement le droit de parler de Nietzsche, mais en l'occurrence, ce n'est pas moi qui ai prononcé ces mots.
Bernard-Henri LEVY. Je dis qu'il y avait une citation de Nietzsche que vous commentiez en disant : « Le dressage sur une base raciale est la source de toute civilisation. » Et cela, ce n'est pas la tradition républicaine. C'est une tradition fasciste. Et le problème n'est pas la tolérance, mais le fait que j'ai quelqu'un à ma droite qui a prononcé cette phrase-là.
Claude VINCENT. Je voudrais vous parler en journaliste. C'est un privilège un peu négatif. Je ne suis ni philosophe, ni parlementaire de Seine-Maritime, ni même Breton, mais je voudrais essayer de situer avec vous la réalité du phénomène sur lequel nous parlons. J'ai entendu un certain nombre de choses qui m'ont étonné. Je trouve qu'une démarche est un peu rapide, qui passe si vite du biologique au politique, disons de la réflexion biologique à la réflexion politique, alors que nous ne savons pas exactement quels moyens de vérification vous avez des travaux scientifiques sur lesquels vous vous appuyez. Et ensuite, je voudrais vous demander : « Puisque vous marchez si vite, à quel moment allez-vous passer de la réflexion sociologique et politique à l'action politique? »
Yvan BLOT. Personnellement, je fais de l'action politique tous les jours.
Claude VINCENT. A propos de ce qu'a dit M. Laurent Fabius tout à l'heure sur le lancement de la Nouvelle Droite, je voudrais dire qu'il y a un jeu, me semble-t-il, qui ressemble un peu au bonneteau, un jeu de mise en valeur respective de deux groupes de personnages qui sont sur le plan intellectuel la gauche et ce qu'on appelle la Nouvelle Droite. Il y a indiscutablement une mise en valeur réciproque de l'une par l'autre.
Je crois que la gauche a un problème de crédit intellectuel et que l'apparition d'une Nouvelle Droite décrite comme extrêmement menaçante l'aide un peu à s'y retrouver et à paraître effectivement comme la garante d'une certaine sagesse, ce qui n'était peut-être pas évident.
J'ai été surpris par la violence avec laquelle M. Lecanuet a condamné un certain nombre de traits qu'on attribue à la Nouvelle Droite, et j'y vois un démenti formel puisque M. Lecanuet n'est pas seulement, lui aussi, un philosophe mais un homme politique représentatif. J'y vois le démenti formel de la collusion sur laquelle M. Fabius insistait entre la Nouvelle Droite et le pouvoir. M. Fabius a dit qu'il y a des députés de la majorité qui appartiennent à la Nouvelle Droite ; il a dit qu'il y a des soutiens actifs du Président de la République qui appartiennent à la Nouvelle Droite, alors je ne vois pas très bien, à part quelques obscurs de qui il parle.
Laurent FABIUS. Il s'agit de MM. Madelin, Longuet, Bassot.
Bernard-Henri LEVY. Et de M. Poniatowski également dont le livre L'avenir n'est écrit nulle part me paraît assez proche des thèses de M. Alain de Benoist.
Pierre SAINDERICHIN. À M. de Benoist…

Alain de Benoist : "En ce qui concerne les critiques de Lévy, c'est parfaitement son droit de tenir ce que j'écris pour quantité négligeable, car je considère, moi, que ce qu'il écrit lui-même ne vaut pas un pet de lapin."

Alain de BENOIST. En ce qui concerne les critiques de Lévy, c'est parfaitement son droit de tenir ce que j'écris pour quantité négligeable, car je considère, moi, que ce qu'il écrit lui-même ne vaut pas un pet de lapin. À M. Lecanuet, je dirai que je ne reconnais absolument pas mes idées dans le portrait effectivement monstrueux qu'il en a tracé. Je combats fermement et le racisme et le matérialisme biologique de la façon la plus totale. Je me suis à plusieurs reprises clairement expliqué sur ce point et il y a quinze jours, dans un texte du Figaro Magazine, sur la sociobiologie. Si l'homme était agi par sa structure biologique, s'il était déterminé par son espèce comme un animal, ce serait soutenir une opinion monstrueuse et je partagerais l'opinion de M. Lecanuet sur ce point.
Jean LECANUET. Oui ou non, y a-t-il un fondement biologique à votre doctrine de la hiérarchie dans la société ?
Alain de BENOIST. Il y a un fondement biologique qui me paraît incontestable. Mis en lumière par des centaines de travaux récents. C'est-à-dire qu'effectivement, l'hérédité intervient dans la détermination potentielle du tempérament, d'un certain nombre de caractéristiques mentales, etc. Ce qui ne veut pas dire que vous êtes programmé intégralement, que vous n'avez pas cette dimension spirituelle, historique et transcendante qui est le propre de l'homme, que vous n'avez pas votre liberté de choix. C'est toute la différence avec la doctrine réductionniste, qui consiste à réduire l'homme à l'animal, l'animal à la matière inanimée, doctrine que je combats formellement.
Claude VINCENT. Etes-vous d'accord pour dire que l'action politique, c'est l'organisation de la résistance contre la biologie ?
Alain de BENOIST. Je crois que l'action politique qui s'inscrit contre un fait scientifique est vouée à l'échec et absurde.
Bernard-Henri LEVY. C'est une querelle de Trissotin. Dès l'instant où l'on fonde une politique sur une biologie quelle qu'elle soit, on est dans le fascisme. La seule dignité de la politique, c'est de résister à ces déterminismes-là.

Jean-Edern Hallier : "Dans Le Contrat social, Rousseau admettait l'inégalité naturelle, mais pas l'inégalité politique. Il est bien évident que le balayeur et l'astronome ont la même voix dans le consensus politique."

Claude VINCENT. Êtes-vous d'accord pour dire que la politique est là pour corriger précisément ce que la biologie vous a permis de constater dans les inégalités humaines ?
Alain de BENOIST. Je dis que la politique est là pour donner à l'homme grâce à l'égalité des chances la meilleure possibilité de mettre en valeur les capacités qui sont les siennes ...
Jean-Edern HALLIER. Dans Le Contrat social, Rousseau admettait l'inégalité naturelle, mais pas l'inégalité politique. Il est bien évident que le balayeur et l'astronome ont la même voix dans le consensus politique.
Bernard-Henri LEVY. Lorsque Jean-Claude Valla, secrétaire général du GRECE, dit, je crois, dans un livre qui s'appelle Dix ans de combat pour une renaissance : « Il faut inventer encore une fois une surhumanité », je dis que cela aussi c'est scandaleux. Etes-vous d'accord avec cette idée?
Alain de BENOIST. Je suis d'accord à condition qu'on explique ce que cela veut dire que la surhumanité.
Claude VINCENT. Et à quoi ça sert.
Alain de BENOIST. Dans ce texte que je connais très bien, il s'agit effectivement que l'homme se dépasse. Trouvez vous scandaleux que les individus se dépassent ?
Bernard-Henri LEVY. Cela veut dire, comme vous l'avez expliqué vous-même dans le Figaro Magazine, qu'il faut cultiver le sens de l'héroïsme, le culte de l'énergie, voire de culte de la force ?
Alain de BENOIST. Vous êtes pour le culte de la faiblesse?
Bernard-Henri LEVY. Oui, éventuellement, car le culte de la faiblesse veut dire aider les opprimés et leur tendre la main.
Alain de BENOIST. Je pense que la politique doit tenir compte des acquis de la science, qu'il s'agisse de la biologie ou de n'importe quelle autre science, mais qu'elle ne doit se fonder exclusivement sur aucune.
Claude VINCENT. Je ne vois pas la place qu'a dans votre système le respect de la personne humaine, le sens d'une certaine fraternité. J'ai bien peur que ce ne soit pas très net dans ce que vous dites.
Bernard-Henri LEVY. Lorsque M. Blot dit que l'égalitarisme social ne peut, d'un point de vue scientifique, qu'être une régression, que plus une société est évoluée plus elle est hiérarchisée, de même que l'évolution de l'espèce humaine est liée à la différenciation raciale, êtes-vous d'accord avec lui, Monsieur de Benoist, pensez-vous que l'évolution de l'espèce humaine est liée à la différenciation raciale ?
Alain de BENOIST. C'est évident. A l'époque préhistorique.
Bernard-Henri LEVY. On ne vous parle pas d'époque préhistorique, on vous parle d'aujourd'hui.
Alain de BENOIST. M. Blot n'a jamais écrit ça.
Bernard-Henri LEVY. J'ai le texte ici. C'est le bilan que taisait Yvan Blot des travaux du secrétariat d'étude et de recherche du G.R.E.C.E. qui a été publié par… (1).
Yvan BLOT. Je vais vous raconter une petite anecdote assez significative. Quand on a fait notre livre sur la biologie, on est allé voir le directeur d'un grand hebdomadaire parisien, qui d'ailleurs n'est plus directeur de cet hebdomadaire. Il nous a dit « Ah non ! Ne parlez pas de biologie, c'est une science fasciste. Parlez plutôt de psychanalyse ». Nous avons été stupéfaits.
Alain de BENOIST. Cette panique de la gauche! La biologie c'est forcément ...

Laurent Fabius : "Je crois, vous allez me dire si je me trompe, que Nouvelle École a préconisé l'élimination de ce que vous appelez les cas pathologiques."

Bernard-Henri LEVY. Je n'ai jamais dit que biologie égale fascisme. J'ai dit que tous les génocides récents dont vous avez parlé, et quelques autres, sont liés précisément au rêve sur lequel M. de Benoist était d'accord tout à l'heure : le règne d'une surhumanité. Les Cambodgiens voulaient faire une surhumanité. Hitler voulait faire un homme nouveau. Tous les régimes totalitaires sont fondés sur cette idée de casser le vieil homme et de forger un homme nouveau, une surhumanité.
Alain de BENOIST. Je désavoue tous les génocides.
Bernard-Henri LEVY. Tous les génocides?
Alain de BENOIST. Tous les génocides.
Bernard-Henri LEVY. Alors, nous sommes d'accord !
Claude VINCENT. Je voudrais poser une question simple : il y a effectivement dans votre pensée la notion permanente d'élite. Le voudrais savoir quels sont les droits attachés à la participation à cette élite, quelle est la fonction de cette élite, comment elle se comporte vis-à-vis des gens qui n'en font pas partie.
Quand un enfant naît avec un pied tordu, on essaie de lui remettre le pied droit et, à ce moment, il y a peut-être un représentant de l'élite humaine qui est un bon chirurgien et qui travaille dessus. Alors, on voit très bien pourquoi il fait partie de l'élite : c'est pour remettre droit un pied qui ne l'était pas. Je voudrais savoir à quoi sert votre élite et ce qu'elle fait dans un cas pareil ? 
Laurent FABIUS. Je crois, vous allez me dire si je me trompe, que Nouvelle École a préconisé l'élimination de ce que vous appelez les cas pathologiques.
Alain de BENOIST. C'est faux.
Laurent FABIUS. L'euthanasie?
Alain de BENOIST. C'est faux.
Laurent FABIUS. Ce que vous appelez une programmation de type souhaité.
Alain de BENOIST. C'est faux ! Non seulement c'est faux, mais c'est imbécile !
Laurent FABIUS. On va prendre des choses qui sont écrites.
Alain de BENOIST. Par qui ?
Laurent FABIUS. Par Pauwels. Alors, oui ou non ?
Alain de BENOIST. Je vais faire une réponse globale. Claude Vincent a posé une question très judicieuse. Je pourrais répondre avec une boutade que cela sert déjà à faire de bons chirurgiens qui remettent en place les pieds qui ne sont pas droits.
Claude VINCENT. C'est ça la fonction de votre élite ?
Alain de BENOIST. Toute idée peut devenir folle, c'est évident. Tout concept peut être pris d'une façon aberrante. Il y a une notion absurde, et je dirais même abjecte : c'est l'idée d'une société de castes, c'est-à-dire d'une société figée avec une petit groupe dirigeant qui se transmettrait le pouvoir d'une façon héréditaire, par exemple, et qui frustrerait une majorité de l'accès au centre de décision. Ce n'est pas la conception de la Nouvelle Droite. Les élites qu'est-ce que cela veut dire ? Que dans toute société que l'on a pu observer dans l'Histoire, qu'elle soit démocratique, libérale, monarchiste, communiste, collectiviste ou autre, il y a toujours des « meilleurs » dans tout secteur social, professionnel et autre. Et il y a toujours une classe politique dirigeante.
L'important n'est donc pas de dire : « Est-ce que l'on peut changer cet état de choses ? » car il y a de fortes probabilités qu'on ne puisse pas le changer. Mais la question est de savoir si l'on doit accepter, ou non, n'importe quelle hiérarchie. Je réponds immédiatement« non». Une théorie des élites donne à chacun les mêmes chances au départ. La grande différence c'est qu'il y en a certains qui croient qu'en mettant les chances égales au départ, on aura des résultats identiques à l'arrivée et il y a ceux qui pensent que les individus étant totalement différents, c'est à ce moment-là que l'on verra resurgir très fortement les différences.
Laurent FABIUS. Vous assimilez tout à fait inégalité et différence.
Alain de BENOIST. Il ne faut pas jouer avec les mots. Si les gens sont différents, ils sont profondément inégaux. Inégaux ne veut pas dire qu'il y ait une inégalité absolue ni que la société soit une espèce de hiérarchie monstrueuse avec un numéro un, un numéro cinquante-deux millionième et puis des intermédiaires. Il s'agit simplement dans une société qui fait sa place aux élites que chacun puisse avoir la place qui lui revient suivant ses mérites, suivant ses capacités réelles.

Jean-Edern Hallier : "Mais j'ai des points de confluence absolument incontestables avec cette Nouvelle Droite. Notamment le droit a la différence"

Jean LECANUET. Je me suis réveillé dans le débat en entendant un essai de définition par M. de Benoist du mot « élite ». Les hommes naissent différents. C'est une évidence extrêmement banale. Ce n'est pas ça qui compte. C'est le passage de ce qui est à ce qui doit être. Le passage à la morale, à l'éthique, à la politique. C'est ça qui probablement nous sépare : l'idée que nous nous faisons de ce que doit être un homme pour devenir une personne pleinement épanouie dans une communauté humaine. Je reviens à votre mot « élite ». A un moment donné vous avez dit : « Ce sont les meilleurs. » C'est un comparatif. Meilleurs que quoi ?
Alain de BENOIST. Il n'y a de meilleur que relatif.
Jean LECANUET. Votre terme « meilleur » a été votre première définition. Elle est chargée de réminiscences. C'est ce que les Grecs appelaient l'aristocratie. Je laisse de côté le problème de savoir si ce caractère meilleur est héréditaire ou non, mais les meilleurs gouvernent les « quoi » ? Les moins bons ? C'est là que se situe à mes yeux un point essentiel du débat, l'autre ayant été 1le problème de la biologie. Puis vous avez approfondi votre définition de l'élite. C'est une société dans laquelle les hommes ont la place qui leur revient selon leurs mérites.
Il y a une part de vrai, mais cela n'épuise pas le sujet à mes yeux. Il y a une part de vrai parce que si on disait que le mérite n'a plus aucun rôle à jouer dans une société, on voit mal comment celle-ci pourrait se construire. Je préférerais dire que c'est une société où les hommes ont la place qui leur revient selon leurs besoins et non pas seulement selon leurs mérites.
Pour moi, ce que vous appelez l'élite, c'est-à-dire l'homme qui a une capacité — et il n'est pas sans mérite de l'avoir, car il l'a fait fructifier, il y a donné sa volonté —, doit l'utiliser en faveur des plus humbles et des plus faibles. Si vous souscrivez a cela, que reste-t-il de votre doctrine ?
Alain de BENOIST. Il reste une critique sur le fond de la théorie égalitaire selon laquelle la société désirable est une société qui érode les différences et qui les supprime.
Jean LECANUET. Nous voulons les atténuer et vous voulez les amplifier. Nous voulons des réduire et vous voulez les justifier, en faire l'apologie pour en faire le critère de hiérarchie.
Alain de BENOIST. Vous voulez réduire les différences de personnalité. Vous voulez réduire les identités collectives et imposer un mode de vie unique.
Jean-Edern HALLIER. Je me démarque tout d'abord politiquement de la Nouvelle Droite, ayant toujours appartenu à l'extrême gauche, à la mouvance de gauche. Mais j'ai des points de confluence absolument incontestables avec cette Nouvelle Droite. Notamment le droit a la différence — expression inventée par Simone Weil, l'autre, la militante ouvrière d'avant-guerre et l'encouragement à l’anti-uniformisation. Les mêmes analyses arrivent à des conclusions différentes.
Mais le terrain nouveau sur lequel la Nouvelle Droite pose ses analyses me parait propice en tout cas à la circulation des idées.
Laurent FABIUS. M. Vincent nous a dit : Ce qui a fait le succès publicitaire de la Nouvelle Droite, c'est la gauche… Pas du tout. Lorsqu'on défend des thèmes tels que ceux entendus ce soir pendant des mois et des mois — sans succès et heureusement —, il suffit qu'un ou deux journaux de gauche crient, comme c'est légitime, au scandale pour qu'on dise : vous voyez, c'est la gauche qui découvre le problème de la Nouvelle Droite.
Claude VINCENT. Niez-vous que cela vous serve ?
Laurent FABIUS. Tout ce qui porte atteinte à la démocratie, comme c'est le cas des idées développées ce soir, eh bien ! Nous y sommes hostiles. Tout ce qui vient d'être dit sur la nécessaire prééminence des élites ne doit surtout pas être appliqué. Je constate en outre que les partisans de la Nouvelle Droite meublent les antichambres du pouvoir.
Alain de BENOIST. Je ne meuble aucune antichambre.
Yvan BLOT. On a beaucoup parlé de biologie. J'espère qu'on aura, dans quelques mois je pense, un élément d'information très important puisque le Président de la République a demandé un rapport à trois biologistes sur les applications de la biologie pour une société moderne, et, là mon avis, il est invraisemblable de dire que le président de la République est fasciste. Ce qui prouve bien qu'on peut s'intéresser à la biologie en étant républicain.
Pierre SAINDERICHIN. Les biologistes auxquels le Président de la République a fait appel ne sont pas précisément placés à droite, du moins pour certains d'entre eux.
Claude VINCENT. L'initiative du Président, si je suis bien informé, correspond à une préoccupation sur certaines utilisations possibles de la biologie. Il ne faut pas présenter les choses à l'envers.
Je voudrais dire à M. Fabius que je suis persuadé que la Nouvelle Droite n'est pas une création de la gauche, mais que le mouvement intellectuel de gauche a saisi là une belle occasion qu'il n'est pas près de lâcher.

Claude Vincent : "M. Fabius, vous êtes très exigeant là l’égard de la Nouvelle Droite, et vous avez bien raison. La plupart des questions que vous avez posées correspondent à des préoccupations que je partage. Mais vous n'êtes pas toujours aussi exigeant avec vos interlocuteurs."

Laurent FABIUS. Nous la lâchons. J'ai lu un article de vous très intéressant où vous dites : « Si la Nouvelle Droite n'existe pas tout à fait, il faudra bien l'inventer. » Je préférerais que le débat de France-Soir ne serve pas à ça.
Claude VINCENT. Je crois, en effet, qu'il faudrait l'inventer. M. Fabius, vous êtes très exigeant là l’égard de la Nouvelle Droite, et vous avez bien raison. La plupart des questions que vous avez posées correspondent à des préoccupations que je partage. Mais vous n'êtes pas toujours aussi exigeant avec vos interlocuteurs.
Laurent FABIUS. Lesquels ?
Claude VINCENT. Vous avez été ici un avocat de l'humanité vis-à-vis des penseurs qui semblent parfois la traiter mal, mais, sur le plan politique, vous avez collaboré à une entreprise qui visait à mettre au pouvoir en France les communistes…
Laurent FABIUS. Je ne veux pas qu'on se serve de ce débat pour faire le procès du Parti Communiste.
Jean-Edern HALLIER. Toutes les idées quelles qu'elles soient peuvent donner des ailes aux cochons. Je constate simplement que la gauche politique n'ayant pas su conquérir le pouvoir est en passe de perdre le monopole du pouvoir culturel. Elle est en train de se déshabiller sur les deux plans. Moi, qui n'appartiens pas à la Nouvelle Droite, j'en conclus qu'il faut créer une nouvelle gauche culturelle, sur le terrain des affrontements politiques réels qui seront pendant deux ans des affrontements Culturels. L'espace est béant. Il ne sera pas l'espace du parti socialiste.
Pierre SAINDERICHIN. Je voudrais que chacun conclue.

Jean LECANUET. L'intérêt d'un tel débat, c'est d'amener davantage d'intensité dans l'expression de tous ceux qui croient dans les valeurs de spiritualité. Voilà ma conviction.
Les Français sont, je le crois, peu attirés par ce mythe assez païen de la Nouvelle Droite, qu'elle soit plus ou moins fondée sur l'hérédité ou sur l'environnement. Il se peut qu'il y en ait une fraction et ce sera une clarification. Mais les Français ne vivront pas ce type de philosophie de l'Homme.
Effort de fraternité
Ensuite, c'est vrai, je m'en réjouis, il y a un recul du marxisme. Eh bien, entre cette tentative de la droite, vouée à 1l'échec par l'attention que nous y portons les uns et les autres, et le recul du marxisme, je crois que les Français vont rechercher ce qu'il y a de plus vrai dans l'Homme tel que nous le concevons dans un effort de fraternité. Je crois à un réveil de ridée d'une transcendance, c'est-à-dire d'un appel de l'Homme vers quelque chose de plus grand que lui-même.
Claude VINCENT. A tout hasard, vous essayez de nous emmener tous à la sacristie. (Rires.)
Jean LECANUET. Dans aucune sacristie particulière. (S'adressant à A. de Benoist.) Là, je ne vous vise pas personnellement, je ne vous ai pas assez lu. Mais si j'ai compris ce que vous tentiez d'incarner, c'est cette référence constante à tout ce qui a existé avant le judaïsme et le christianisme, à ce paganisme de la virilité, de l'énergie, toutes choses que j'écarte. (Brouhaha.)
Laurent FABIUS. Je tire quatre conclusions
  1. Pour moi, la Nouvelle Droite est dangereuse.
  2. Elle sert à la droite actuelle à se dédouaner à peu de frais.
  3. On en profite pour attaquer la gauche.
  4. Enfin, moins cette Nouvelle Droite aura d'influence, mieux cela vaudra.

Bernard-Henri Lévy : "Les références scinetifiques de M. de benoist ne sont pas sérieuses. Tous les débats sur la biologie que la Nouvelle Droite a animés sont des débats truqués."

Yvan BLOT. Il y a un mot qui m'a beaucoup plu dans ce qu'a dit M. Lecanuet, c'est le mot de fraternité. Je crois, en effet, que le peuple français ne peut véritablement vivre ses libertés républicaines que dans la tolérance et la fraternité. Sur le plan strictement politique, il n'y a pas de Nouvelle Droite actuellement. Mais je suis persuadé que la tradition républicaine, faite d'ouverture et de tolérance, a besoin de toute façon d'une droite. II faut qu'il y ait une gauche et une droite en France.
A l'heure actuelle, je suis forcé de constater que notre tradition républicaine est davantage menacée par le socialisme marxiste et le développement excessif d'une bureaucratie qui enlève au citoyen une part de sa liberté, que par des mouvements culturels, quels qu'ils soient, même s'il y a en France des éléments d'une droite antidémocratique. Je souhaite de tout mon cœur qu'il y ait en France une Nouvelle Gauche et une Nouvelle Droite. Pour ma part, je souhaite représenter un courant dont on n'a pas beaucoup parlé jusqu'à présent et que j'intitulerais « les Nouveaux Républicains ».

Bernard-Henri LEVY. Je suis venu à ce débat pour plusieurs raisons. La première, c'est parce qu'il faut démystifier et dégonfler cette baudruche de la Nouvelle Droite, dont je pense qu'elle fonctionne largement au bluff. Les références scientifiques de M. de Benoist ne sont pas sérieuses. Tous les débats sur la biologie que la Nouvelle Droite a animés sont des débats truqués. M. de Benoist parle, par exemple, souvent d'une culture indo-européenne. Les savants qui s'intéressent à l'indoeuropéanisme, comme M. Dumézil notamment, n'ont jamais parlé de ça. Ils parlent de langue indo-européenne, de racines linguistiques indo-européennes. Mais l'idée d'une culture indoeuropéenne cohérente, fondée sur le culte de l'énergie, de l'héroïsme, ça ressemble beaucoup plus à ce que disait Hitler dans Mein Kampf qu'à ce que dit Dumézil aujourd'hui.
Deuxième point : je suis également ici pour mettre en garde contre une pensée qui me paraît extrêmement dangereuse et, à certains égards, monstrueuse : aujourd'hui Alain de Benoist a été, bien entendu, beaucoup plus prudent. Mais lorsque je lis les textes de Nouvelle Ecole, du GRECE, j'ai parfois la nausée. On y parle de différenciation raciale.
Je voudrais aussi mettre en garde M. Lecanuet et la majorité contre cette pratique qu'Alain de Benoist recommande, qui s'appelle l'entrisme au plus haut niveau et qui consiste à occuper des postes stratégiques dans l'administration ou l'appareil d'État.
Quatrième point, enfin : il est urgent que les hommes de ce pays prennent conscience de tous les totalitarismes, qu'ils viennent de gauche ou, aujourd'hui plus que jamais, de droite, et qu'ils y résistent.

Claude VINCENT. Ce qui m'a paru intéressant, c'est l'expression d'une inquiétude qui est sûrement très largement partagée et à laquelle la Nouvelle Droite, si elle existe, doit répondre de façon très claire, peut-être plus claire qu'il n'a été fait ce soir, notamment sur la fonction de l'élite.
Ce qui m'est également apparu intéressant : c'est que nous avons, nous qui ne sommes pas tout à fait séduits par les théories de la Nouvelle Droite, exprimé un besoin d'humanité et de chaleur humaine, et je voudrais dire que le pire dans le projet de la Nouvelle Droite est peut-être de décrire un monde sûrement efficace, mais, en tout cas, invivable.

Alain de BENOIST. Je répondrai sur ce dernier point rapidement. J'ai publié il y a quelques semaines de cela, dans le Figaro Magazine, un article intitulé « Contre les robots heureux ». Or une société mécanique, une société de contraintes au 'nom de la rentabilité économique et de l'efficacité est une société que je passe mon temps à dénoncer. Je crois profondément à la fraternité entre les hommes. Cette fraternité doit s'enraciner dans les identités personnelles et dans les identités collectives et non pas résulter de la mise en œuvre d'un universalisme négateur de différences et négateur de personnalités.
L'intelligentsia dominante en France n’admet pas que le monopole qu'elle prétend avoir au niveau des idées, des investigations théoriques, etc., soit remis en cause. L'image d'une vieille droite pragmatique, à courte vue, et méprisant les idées, l’arrangeait considérablement. Dès l'instant où un certain nombre de jeunes universitaires, de jeunes chercheurs, de jeunes journalistes font des références systématiques à la modernité, essaient de trouver des bases théoriques, scientifiques, philosophiques à leur conception de la vie et du monde, cela en dehors de la gauche et de l'extrême gauche, c'est d'abord le silence. Et lorsque le silence n'est plus possible, parce que leur influence s'est considérablement étendue et développée dans ce pays, eh bien, à ce moment-là, c'est le tir de barrage et le tir disqualifiant avec les mêmes épithètes, les mêmes mythes incapacitants, la même façon que l'on a de traiter le discours en lui déniant sa nouveauté, son originalité, en lui prêtant des arrière pensées qu'il n'a pas, en lui faisant, bref, un procès d'intention dont chacun sait qu'il finit par des procès tout court, sinon par des goulags.
Je voudrais m'élever fortement, au nom de cette Nouvelle Droite qui fait une critique radicale de tous les totalitarismes, et pas seulement des totalitarismes passés, mais de ceux présents et de ceux qui se mettent en place dans les sociétés dites développées actuelles, contre cette intolérance. Il y a une dynamique en route qui, à mon avis, ne s'arrêtera pas.

France-Soir, 20 juillet 1979
Source : Blog Eléments

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1982 "Procès en sorcellerie de la Nouvelle droite" extrait de l'émission Droit de réponse

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Extrait
 
de l'émission Droit de réponse du 17 avril 1982 de Michel Polac sur la Nouvelle droite avec Gérard Longuet, Georges Souchon, Madeleine Rébérioux, Alain Schnapp, Jean-Marc Théolleyre. Comme d'habitude aucun contradicteur de la Nouvelle Droite sur le plateau de l'émission. Voici la réponse par écrit sur l'émission dans  Éléments n°42 juin-juillet 1982